16 octobre 2007

Partie 10

Le premier pas de Karine dans le cabinet du docteur Flimann fut accentué par un « Ooooh » qui rebondit sur les murs couleurs rose-barbe-à-papa qui étaient eux-mêmes à l’origine de cette onomatopée. Cette longue prononciation de voyelle fut accompagnée d’un regard circulaire à l’aspect inquiété, pourtant inhabituel au personnage quand je n’y étais pas moi-même à l’origine.
« Ca fait un peu mal au crâne non ? »
Je rouvris les yeux pour contempler la salle d’attente.
« Ca n’était pas comme ça quand je suis venue autrefois… »
Non, quand j’étais venue à l’époque, la folie décorative du docteur n’était pas encore portée sur une couleur seyant si bien à une poupée articulée aux proportions parfaites et fatalement assez stupide pour se taper toute sa vie un homme avec un prénom américain idiot comme Ken. A ce moment là si mes souvenirs sont exacts il s’en était tenu à une couleur verte pomme tout autant porteuse de migraines. Une thérapie à long terme sur la couleur j’imagine…
Sur les murs acidulés étaient posés des cadres à l’allure tout ce qu’il y a de plus professionnelle dans un cabinet de psychanalyste, c'est-à-dire qu’ils enfermaient des tâches d’encre étalées. Je m’arrêtais devant l’une d’elles et penchais la tête pour essayer de visualiser une forme.
Une voix naquit dans ce qui semblait pourtant être le vide à ma droite. C’était Karine qui me demandait ce que j’y voyais.
« Bah… »
Je penchais d’avantage la tête.
« - En fait c’est marrant, en face on dirait une bouteille de soda en train d’exploser, mais quand on penche sa tête comme ça là, bah finalement on se dit que peut-être c’est un thermos de café, ce qui est quand même beaucoup plus intéressant parce qu’un thermos y’a pas des masses de pression dedans alors pour que ça explose… Ou alors c’est ce bout de tâche là, quand on remet la tête à l’endroit on voit un pied si on ferme juste un œil. Alors dans ce cas c’est quelqu’un qui aurait donné un coup de pied dans le thermos… Un borne peut-être… Ouais… Voila quoi… Tu vois quoi toi ?
- Une chauve souris… »
J’observais la tâche avec attention.
« Mmmmh… Ouais… aussi… »
Nous laissâmes la tâche et son mystère sur le mur et entrâmes dans le bureau du docteur. Cette fois la pièce n’avait rien de singulier. Un diplôme trônait dans un cadre au milieu du mur, juste en face de la porte d’entrée, entouré de deux faux Monet et d’un paysage marin. Le bureau était plus ou moins ordonné, quelques papiers y trainaient ainsi qu’une boite d’antidépresseurs.
Je vins caresser nonchalamment le cuir vieilli du divan sur lequel les patients avaient du défiler avant et après moi. J’avais toujours apprécié ce mixte de fauteuil et de lit. A chaque fois que j’étais venue m’y allonger mon imagination m’avait transportée à l’époque de la Rome Antique, lors d’un déjeuner romain où j’avalais des dates confites du bout des doigts. Cela même si j’ignore parfaitement le goût d’une date confite, mais nul doute qu’en parfaite femme de citoyen romain, j’aurai aimé… Et puis après il y aurait eu une orgie avec massacre d’esclaves et fondue savoyarde comme dans les albums d’Astérix…
Karine arracha le sourire de mon visage d’un bruyant :
« J’ai trouvé, les dossiers sont là ! »
Elle était dans une petite pièce qui jouxtait le bureau. J’y entrais et découvrais sans surprise deux petites armoires remplies de tiroirs sur lesquels les lettres de l’alphabet se succédaient comme si ils avaient contenu la plus grande encyclopédie de tous les temps. Je repérais sans mal le tiroir devant contenir mon dossier et l’en sorti rapidement.
Le dossier, plutôt épais, entre les doigts je rejoignis le divan et m’y affalais de tout mon long avant de poser un regard lourd sur la couverture brune où les lettres blanches de mon nom ressortaient vulgairement.
C’est idiot mais à présent je suis bien incapable de me rappeler quel était ce nom de famille.
Je fis une moue hésitante alors que dans ma poitrine mon cœur s’était prit d’affection pour la musique africaine et tapait des rythmes effrénés de djembé, certainement sympathiques en une autre occasion. Karine sentit mon malaise.
« - Quelque chose ne va pas ?
- C’est un peu flippant de lire ça…
- Tu n’as pourtant pas eu d’appréhension devant ton dossier médical tout à l’heure…
- Trifouiller dans mes veines et trifouiller dans ma tête ce n’est pas pareil. Dans le deuxième cas il s’agit bien plus de juger ma vie que de l’analyser scientifiquement.
- Oh tu m’énerves tu as toujours une bonne excuse pour ne pas avancer ! Moi je veux savoir ce qu’il y a marqué là dedans ! Je te rappelle que ta tête c’est là que je suis née justement et j’ai beau essayer, discuter avec toi ne résout pas toutes les questions que j’ai sur mes origines. Je dirai même plus que ça me refile des inquiétudes énormes qui ne demandent qu’à être apaisées ou confirmées une bonne fois pour toute !
- Dans ce cas je t’ouvre le dossier et te laisse lire. Je tournerai les pages quand tu le demanderas. »
Je joignis le geste à la parole et elle ne protesta pas. Non. Elle ne put cependant s’empêcher de lire plus ou moins à voix haute ce qui était presque aussi angoissant que la lecture que je voulais éviter. Je ne me sentis pas le courage de me battre avec elle à propos de ça.
« Ambre blablabla… Née le ça on s’en fout… Parents blabla… Bon la première feuille tourne ce ne sont que des renseignements débiles… »
J’allais appliquer sa demande quand elle stoppa mon geste :
« Non attend ! Qu’est ce que c’est ce truc ?! Motif de la présence : à la demande de la famille car LA PATIENTE A AGRESSE UN DE SES PROFESSEURS, PERSUADEE QUE LA FEMME ETAIT EN REALITE UNE PIEUVRE GEANTE DEGUISEE EN HUMAINE ET VOULANT LUI SUCER LE CERVEAU ! »
A l’image d’un bloc de béton d’une tonne cinq qui me serait tombé dessus sans crier gare, le souvenir des conversations que j’avais avec le psy me revint de plein fouet. J’écarquillais les yeux et ma main vins instinctivement devant ma bouche pour étouffer un petit cri de surprise.
« - Tu te fous de moi ! Qu’est ce que c’est que cette histoire d’agression et de pieuvre ? Mais t’es vraiment tarée ma parole !
- Le mot agression est un peu fort… Je l’ai tenue à distance avec un bout de craie pour éviter qu’elle ne m’approche… »
Ne pouvant de toutes façons faire marche arrière dorénavant, je tournais avec résignation la feuille pour que Karine lise la suite du dossier. Elle ne le fit plus avec l’entrain qu’elle manifestait à l’origine…
« Première séance… La patiente a une attitude sure d’elle… Se confie facilement… Blablabla… Explique son geste comme purement raisonné… N’a fait que se défendre… Est persuadée que son professeur était une pieuvre, visiblement à cause de… sa coupe de cheveux et de la tâche de vin sur son viage.. Mon Dieu mais ce n’est pas possible, dis moi que ce n’est pas vrai… Soutient que le professeur l’aurait menacé… Cette femme a demandé a ses étudiants de ramener leur copies sur la table afin qu’elle inspecte de plus près l’intérieur de leur cerveau… Simple blague d’enseignant prit comme une menace par la patiente… (Karine marqua une pause, visiblement troublée) Trouble de… Le gars qui a découvert ce trouble a un nom imprononçable il aurait pu simplement l’appeler de son prénom nan… Besoin de nouvelles séances rapidement pour mesurer l’étendue du trouble. Pas de danger immédiat mais nécessité d’un traitement… Après c’est une liste des médicaments je crois… Tourne la page… »
« Aujourd’hui avons parlé des dinosaures qu’elle a vu dans ses céréales le matin même… Hallucinations traduisant… Plus important que je ne le pensais… Capable de détailler les créatures avec nombres de détails très précis… Dents roses pour les filles, bleues pour les garçons… Quatre centimètres de haut… S’est laissé aller à la confidence… La fois où elle aurait voyagé dans le temps… Prétends avoir inventé la roue et eu l’idée des vitesses variables sur les mixer… M’a demandé si elle pouvait m’enrouler dans du scotch… Trompé sur le diagnostic, pas le trouble de… C’est à nouveau le nom imprononçable… N’arrive pas à me fixer sur un diagnostic précis… Besoin de plus de temps… Changement du traitement… tourne la page… »
« … Lui ai fait faire test quotient intellectuel… Grande intelligence juste au dessus du niveau de moyenne supérieure et loin en dessous du surdoué… Semble faire une fixation obsessionnelle sur le divan, parle de dates parfois en relation avec… A parlé avec le chien la veille… Trouver un trésor avec lui… Fugue prévue pour la semaine prochaine… Internement envisagé… Demander autorisation parents… Surveillance nécessaire… Elle ne semble pas prendre les cachets de l’ordonnance… Danger pour autrui ? Hallucinations inquiétantes… Lui ai demandé à la revoir demain… Tourne… »
Karine parcourut vaguement la prochaine feuille des yeux puis arrêta soudainement de ne m’offrir qu’une connaissance en diagonale du texte. Sa voix se fit autoritaire quand elle lu entièrement la partie suivante :
« …quand j’ai tenté de lui parler d’un possible internement très implicitement elle a comprit immédiatement à quoi je faisais illusion. Son expression a changé radicalement pour prendre un air désolé. Elle a stoppé son récit à propos de la grenouille qui récitait l’alphabet et ma dit très calmement qu’elle était désolée de m’avoir fait perdre mon temps mais qu’elle n’était pas un nouveau cas de pathologie psychologique que je prendrai plaisir à étudier pour devenir célèbre en faisant une thèse sur son dos. Elle n’était pas le moins du monde agressif. Elle a continué à m’expliquer qu’elle n’avait simplement pas fait sa dissertation le jour où le professeur l’a ramassé et qu’elle a improvisé la scène où elle traitait l’enseignante de pieuvre. Elle ajouta qu’elle n’avait toujours pas rendu cet exercice et qu’elle n’aurait jamais plus à en rendre un mais se désolait car le professeur en plus de ne plus s’approcher d’elle s’était coupé les cheveux alors que sa coupe lui allait très bien. Quand je lui ai demandé ce qu’il en était pour le reste de ses visions, elle m’a dit qu’elle avait plein d’histoires dans la tête mais que je posais toujours des questions inattendues et que j’étais très utile pour faire évoluer ses personnages ! Je me méfie et crois à une ruse pour ne pas intégrer un établissement spécialisé. Je tiens à la revoir demain pour me faire une idée plus précise avant de prévenir les parents. Tourne Ambre… »
« Cette peste s’est bien foutu de moi !
Elle m’a apporté la nouvelle qu’elle écrit pour un concours de jeune auteur. On y retrouve tous les personnages fantastiques dont elle m‘a parlé mais l’histoire tourne surtout autour d’une jeune fille qui prend un psy pour un crétin.
Un dernier élan d’éthique m’empêche de la faire enfermer à vie pour me venger. Malheureusement pour moi, le fait qu’elle ait la plus grande imagination que je n’ai jamais croisé n’est pas un prétexte suffisant…
Je ne veux plus la voir mettre les pieds dans mon cabinet. »
J’avais fermé les yeux et vis distinctement Karine relever les siens vers moi.
« Je n’ai même pas gagné le concours avec mon histoire ! Elle était géniale mais c’est un imbécile avec une histoire de crevette qui danse qui l’a remporté… Je n’ai eu le droit qu’à un stylo avec le sigle d’une banque partenaire du concours… »

Partie 9

A priori le lavomatic n’avait rien d’exceptionnel. J’entrais seule, le furet caché dans mon sac. Karine avait disparue au moment où mon œil avait subitement arrêté de cligner sans raison. J’étais forcée d’ouvrir les deux yeux pour voir où j’allais sans foncer dans tout ce qui se trouvait sur mon passage à cause du manque de perspective qu’un œil fermé ne manquait pas de provoquer.
Je tournais sur moi-même au milieu de la pièce et faisais glisser mon regard. Tout était encore là, mes outils pour ouvrir la machine, la dite machine ou ce qu’il en restait, les autres machines dans un état parfait…
« HER... HE… HEU ! »
Je reconnaissais la voix de Karine et m’empressais de fermer les yeux pour l’observer finir de crier la phrase qu’elle devait certainement hurler en boucle depuis je ne sais combien de temps.
« …ERME LES YEUX ! »
Elle remarqua que je le regardais enfin et poussa un soupir de soulagement. Ses joues étaient colorées d’une belle teinte rouge.
« Tu as entendu ce que je disais ? »
Je niais d’un mouvement de tête.
« - J’ai entendu mais j’ai rien comprit… Ca faisait comme des interférences…
- On s’améliore… Alors tu vois quelque chose de bizarre ?
- Non. Tout est comme je l’avais laissé…
- Je m’attendais à voir un pentacle par terre ou un truc comme ça…
- Ah mais attends, pendant que j’y pense ! Il y avait cette poupée bizarre pleine d’aiguilles quand j’ai ouvert les yeux…
- Qu’est ce que tu dis ? Tu as vu une poupée voodoo ? C’est vrai ?
- Nan… »
Karine s’enferma dans le mutisme pendant quelques minutes alors que je fermais un œil pour la voir tout en cherchant un indice dans les décombres. Je n’appréciais pas vraiment cette mimique car le fait de fermer un œil entrainait une grimace au coin de ma bouche. Je supposais que de loin il aurait paru probable que je grogne bientôt.
Nous ne trouvâmes absolument rien.
« - Si ça a un rapport avec ce lieu alors on ne le trouvera jamais, ça serait un truc du style champs de force mystique, un croisement tellurique qui lance des ondes bizarres… On peut peut-être rentrer à l’appartement maintenant non ? Je commence à avoir faim et j’aimerai manger le saumon fumé avant qu’il ne soit périmé !
- Non, attends, il faut creuser plus ! Si la présence n’a rien à voir avec le lieu elle doit avoir un rapport avec toi !
- Oui mais bon je t’assure que si on rentre à l’appartement on m’aura juste sous la main aussi et qu’on aura tout le loisir de chercher des cicatrices en forme de pentacle sur mon corps aussi bien que si on reste ici…
- Je pense à ce que tu as dit tout à l’heure… Ta théorie comme quoi tu n’es pas humaine…
- Idem, si je suis un orang outang on pourra tout autant le découvrir à l’appartement !
- Tu as déjà fait une prise de sang ?
- Oui… Il y a longtemps… Pourquoi ? »
Je regrettais immédiatement de ne pas avoir menti.
« - Et ils n’avaient rien trouvé d’étrange dans les résultats ?
- J’en sais rien je ne suis jamais allé chercher mes résultats, c’était un truc tout bête dont je me moquais un peu et puis après on nous a dit que la fin du monde arrivait et je ne m’en suis plus préoccupée… »
Cette fois je me mordis profondément la langue pour anéantir mes envies de vérité.
« - Le laboratoire est près d’ici ?
- Ca ne sert à rien d’y aller, s’ils avaient trouvé la moindre chose étrange dans mes résultats j’aurai été traquée par la CIA ou un truc du genre, c’est ce qui arrive aux mutants nan ?
- On y va.
- Non, s’il te plait…
- On y va ! »
Comprenant que je n’avais pas tellement le choix je finis par accepter et nous nous rendîmes à la clinique où j’avais passé mes tests sanguins.
La clinique était dans un piteux état, peut-être parce que c’était à l’époque de la fin de l’humanité le dernier supermarché intéressant où trouver une marchandise utile. Pour éviter la casse le personnel médical avait laissé les portes béantes, laissant à tout un chacun l’accès libre aux seringues et aux drogues qu’il désirait. Mais cela n’avait pas empêché la folie humaine et ses accès de violences injustifiées. On aurait pu croire qu’une bombe avait explosé dans le bâtiment. D’ailleurs à la vue des murs noircis à l’intérieur de ce secteur, une bombe avait certainement explosé là. Pas une bien grosse, peut-être une simple grenade puisque les cloisons étaient toujours debout, mais un cinglé avait bien eu l’idée de balancer une bombe dans une clinique sans que personne ne songe une minute qu’il était un terroriste afghan, non à ce moment là tout le monde s’était plutôt certainement dit « Tiens ça a l’air marrant ! » et est allé demandé à l’homme où il s’était procuré cette ce prodigieux jouet.
J’aurai voulu me trouver outrée par une telle pensée, me sentir haineuse et honteuse pour ma race, mais non. De toutes manières la clinique ne servirait plus jamais à personne, elle n’était même plus sensée exister alors oui, si on m’avait mis la grenade dans les mains moi aussi je l’aurai balancée, juste pour essayer.
J’enjambais les décombres pour me faufiler dans l’édifice et trouvais enfin le plan que je cherchais. Cela faisait plusieurs années que j’aurai du venir chercher mes résultats d’analyse, si ils avaient été conservés ce n’était surement pas autre part qu’aux archives.
Trouver les archives ne fut pas difficile, elles étaient au sous sol comme tout le monde peut s’y attendre. Mais comme tout le monde s’y attendrait aussi : ce qui se nommait archives était un sous sol immense comme trois hangars à bateaux réunis, composé d’allées symétriquement tracée par des étagères massives remplies de cartons. En bref : un labyrinthe de feuilles classées et – c’était bien le problème – classées dans un ordre qui m’était totalement inconnu.
L’étagère à côté de moi présentait un petit panneau indiquant un nom imprononçable aux consonances latines. Par curiosité je me saisis d’un carton à ma hauteur et l’ouvris pour en sortir un dossier rouge portant le nom de « Madame Jenquin ». Toujours poussée par mon vilain défaut je soulevais la fine couverture rouge pour tomber nez à nez avec une photo de la dite Madame Jenquin.
Je fermais très rapidement le dossier et le rangeais aussi soigneusement que ma précipitation le permettait, à sa place tout en me promettant de ne plus jamais ouvrir quelque chose au hasard dans cette pièce. J’ouvris les deux yeux pour me couper de Karine et ne plus l’entendre vomir derrière moi. Malheureusement ma folie progressait de plus en plus pour l’intégrer à ma vie de façon « réelle » si bien que si l’image disparu le son lui ne s’atténua pas. Je m’éloignais rapidement pour éviter d’imiter la malheureuse.
Au détour d’une allée je tombais enfin sur un petit bureau, planté là au beau milieu de nulle part. Je fouillais dans les papiers qui l’occupaient mais ne trouvais aucun plan d’organisation des archives. Les tiroirs étaient tous fermés à clef et la clef, je n’en doutais pas, avait disparue…
« - Eh Karine tu ne trouves pas bizarre que toutes les affaires que les gens portaient aient disparues en même temps qu’eux ? On n’a retrouvé aucun habit par terre dans les rues…
- Ils étaient peut-être tous nus quand ils ont disparu…
- Si on se met d’accord pour dire ça alors on se met d’accord pour dire que si je n’ai pas disparu c’est simplement parce que j’étais habillée et j’arrête tout de suite les recherches dans cet endroit !
- Tiens c’est vrai que c’est bizarre ! Mais bon qu’est ce que tu veux que je te dise… Encore une fois c’est une question liée à ce que l’on cherche et encore une fois on peut y répondre à l’aveuglette avec des milliers de suggestions toutes plus farfelues les unes que les autres et sans jamais pourtant citer la bonne. Donc on continue de garder la même ligne de recherche pour le moment et on va jusqu’au bout pour voir où ça nous mène ! »
Sa tête fit un mouvement circulaire puis elle me désigna du doigt quelque chose derrière moi.
« Tiens utilise ça pour défoncer les tiroirs ! »
C’est ainsi que j’ouvris les tiroirs, à force de frapper dessus avec une lampe torche assez massive. J’y trouvais enfin l’organisation des archives et pus me rendre étonnement assez facilement à l’endroit exact où un carton était susceptible de contenir mes examens. Je me sentais anxieuse comme une lycéenne le jour des résultats du bac. Je ressentis la même frustration que l’on ressent lorsqu’on arrive devant les panneaux où notre nom est comme perdu dans des listes d’élèves infinies, qu’en voyant les trente bons mètres de cartons où j’allais devoir chercher. Heureusement pour la lycéenne, les noms sont classés par ordre alphabétique. Malheureusement je n’étais pas lycéenne. Lorsque je trouvais enfin l’année de mes examens, il me restait 365 jours de fiches à éplucher car bien entendu j’étais incapable de dire quand exactement quelqu’un avait pompé mon sang…
Karine n’aidait en rien, elle se contentait de surveiller les opérations depuis la plate forme d’une étagère sur laquelle elle s’était assise et elle rouspétait lorsque je n’allais pas assez vite à son goût.
Lorsque je trouvais la fiche, j’étais affamée et le café avait depuis longtemps arrêté de distribuer ses généreux effets si bien que je m’endormais sans cesse pour être réveillée une seconde plus tard par les hurlements de Karine. Cette dernière sauta de son perchoir et vint derrière moi pour lire les pattes de mouches qui occupaient le morceau de papier. Je lus aussi mais n’eu pas la force de m’énerver de tous mes efforts vains lorsque je constatais qu’il n’y avait là aucun renseignement important.
« Là ! Là ! Regarde ! »
Karine réussit à me donner un doute. Je relus les données qu’elle pointait du doigt et m’affalais de tout mon long sur le sol.
« - C’est marqué que j’ai trop de sucre…
- Oui ! C’est une piste !
- Non, y’a pas un ado européen qui n’ait pas trop de glucose dans le sang… On a carrément des barres chocolatées qui flottent dans nos veines…
- Donc…
- Donc maintenant tu me laisses dormir pour que je puisse me réveiller avec assez de force pour te tuer ! »
Je ne sais pas si elle hurla pour me réveiller ou non, mais je m’endormis là sur le carrelage froid de la salle des archives d’un sommeil profond, tandis que la feuille de mes résultats sanguins finissait dans l’estomac du furet que la faim avait poussé à sortir de ma sacoche. Je dormais d’un sommeil profond plusieurs heures durant et me réveillais enfin avec, j’ignorais pourquoi, un goût de sang assez prononcé dans la bouche. Karine était adossée aux étagères, les yeux perdus dans le vide, je me raclais la gorge pour lui signaler mon éveil.
Elle tourna simplement les yeux vers moi sans pour autant bouger le reste de son visage. Ce qui, dans le lieu où nous étions me rappela simplement quelques scènes de films d’horreur que j’aurai préféré oublier. Un frisson me parcouru.
« Tu ne dors pas toi ? »
Cette fois elle leva la tête dans ma direction.
« - Je ne sais pas comment on fait…
- En général quand t’as sommeil… »
Je ne rajoutais rien de plus m’apercevant qu’expliquer comment dormir requérait un effort intellectuel que je n’avais pas prévu.
« Je ne sais pas ce que c’est d’avoir sommeil… »
Parce que je ne savais pas du tout quoi répondre à ça j’ajoutais juste :
« - La classe…
- Mais j’ai faim par contre…
- Oh. »
Puis après avoir réfléchis à ce qu’elle venait de me dire :
« - Bah… Tu fais comment pour manger ?
- J’y arrive pas. Mais j’ai faim tout le temps. J’ai été dans un traiteur chinois quand je faisais la tête, je me suis assise devant un nem et je me suis concentrée. Pas moyen de le toucher. J’ai posé mes mains devant, j’ai invoqué son esprit. Ca a rien fait. J’ai du abandonner quand un chien a finit par rentrer a son tour et a dévorer l’ensemble des produits qui étaient là.
- Tu ne t’es peut-être pas concentrée assez fort…
- J’étais tellement concentrée en train de supplier ce nem de se donner à moi que je n’ai pas remarqué tout de suite que le chien était entré et quand j’ai réouvert les yeux j’avais les mains tendu à deux centimètres de son arrière train…
- Oh.
- C’est ce que je me suis dit… Mais bizarrement ça ne me fait rien physiquement. Je ne me sens pas mourir à cause du manque de nourriture ni même maigrir… C’est juste un manque psychologique, comme si j’étais accro à la bouffe, comme on peut l’être avec la cigarette. Sauf que la cigarette faut avoir essayé avant d’être dépendant…
- Tu veux que j’essaie d’imaginer un nem ? Karine… Karine ? Karine ! »
Je venais d’observer Karine disparaître dans un sublime effet de dégradé de « existant » à « transparent », en moins de temps qu’il n’en avait fallu pour dire « nem ». Je l’appelais avec la force du désespoir. Le fait qu’elle ait simplement prononcé le mot « mourir » dans sa dernière phrase me perturbant plus qu’il ne l’aurait du car soudain je l’entendis me répondre :
« Stresse pas comme ça pour un nem… T’inquiète c’est bon je suis sure que je peux m’en passer…. »
J’hurlais.
« - Karine mais t’es où ?
- Bah j’ai pas bougé…
- Je te vois plus !
- T’as les yeux ouverts… »
Et c’était vrai, j’avais les yeux ouverts et je la vis immédiatement quand mes paupières se posèrent sur mes yeux. J’eu un doute énorme mais Karine se chargea de m’en débarrasser.
« Oui, tu avais les ouverts aussi tout à l’heure. Je ne t’ai rien dit pour que tu ne perdes pas le truc en t’en rendant compte… mais bon visiblement tu n’as pas eu besoin de moi pour ça. Mais je dois avouer que tu progresses rapidement quand même !
- Mais t’es quoi au juste ? Un produit de mon imagination ou… un autre truc…
- Aucune idée ! »
J’ouvris les yeux, à la fois contente de l’amélioration de mes capacités et énervée par l’évidence que ma folie n’avait pas prit des années pour se manifester sérieusement. Pour donner le change je cherchais le furet.
Toutefois l’animal devint rapidement un vrai centre d’intérêt par le manque de présence dont il faisait part. Je l’appelais sans le moindre résultat. Sans la voir je demandais quand même a Karine si elle avait vu Gitz. Je l’entendis me répondre qu’elle n’y avait pas fait attention mais qu’elle ne l’avait effectivement pas vu depuis un moment.
Parce que je savais que le furet était vrai contrairement à elle et que j’avais donc une affection véritable, mêlée de pitié, il est vrai, mais affection tout de même, pour l’animal je courus dans les rayons à sa recherche. Karine ne semblait pas me suivre.
Je m’enfonçais de plus en plus profondément dans ces couloirs de paperasse hurlant le nom du furet à plein poumon. Cela n’arrangea pas ma course car bientôt je fus prise d’un point de côté douloureux dans mon côté droit. Je ralentis sans pour autant stopper mon avancée. Plus j’allais de l’avant plus les allées semblaient sombres et les cartons en mauvais état. L’odeur de la poussière me monta au nez de plus en plus violement et il me fut bientôt impossible de continuer à courir avec la douleur, le manque de souffle et les éternuements à répétition. Je marchais, persévérant encore dans les appels. Il était évidant que personne ne venait plus ici depuis des années. L’odeur de poussière fit place à l’odeur de moisissure. Puis sans crier gare après dix minutes de marche les cartons laissèrent place à de grandes caisses métalliques numérotées.
C’est à ce moment que j’entendis un cliquetis sourd plus loin encore devant moi. Je regrettais bien vite la présence de Karine, hésitais quelques secondes à laisser Gitz en plan, me dis qu’après tout ce n’était qu’un furet débile et que je serai plus tranquille en recueillant un hamster… Mais mes jambes me portèrent tout de même dans la direction d’où provenait le bruit. Je vis de loin derrière les étagères se dresser le mur qui annonçait enfin la fin des archives et l’angoisse grandit en moi alors que je m’en approchais.
Après quelques minutes je vis devant moi que le bâtiment ne s’arrêtait pas là. Au fond de l’allée qui se profilait devant mes yeux, une porte était encastrée dans le mur. Je ralentis encore et m’en approchais sur la pointe des pieds, maudissant mes chaussures qui avaient prit l’humidité et couinaient légèrement.
La porte était ouverte, le bruit venait de là. Je me collais le dos aux étagères pour ne pas prendre la porte de front mais arriver depuis son côté. Je longeais le mur puis une fois près de l’ouverture, pris une grand inspiration et y avançais la moitié de mon visage, manière la plus discrète d’y jeter un œil.
Je déglutis.
Mon furet était bien là au milieu de cette nouvelle pièce aux dimensions plutôt réduite. Il avait grimpé sur une table puis sur celle-ci, sur un petit plateau métallique, lequel devait avoir été négligemment posé sur un crayon ou un petit objet. L’animal n’arrêtait pas d’aller d’un côté à l’autre du plateau qui dans un mouvement de balancier se retrouvait toujours porté du côté où allait l’animal. Mouvement qui faisait peur à la bestiole qui repartait alors immédiatement de l’autre côté sans réfléchir. Le cliquetis n’étais que le bruit du plateau qui venait régulièrement cogner la table d’un côté ou de l’autre.
Ce n’est pas ceci qui me fit avaler ma salive d’une façon extrêmement désagréable, mais plutôt ce qui se trouvait autour de la table.
La pièce ressemblait à un vieux laboratoire. Elle était remplie de poussière et d’instruments médicaux assez effrayants. Ce qui aurait déjà suffit à me faire peur en temps normal s’il n’y avait pas eu en plus de tout ça, au fond de la pièce des bocaux faisant bien deux ou trois fois ma taille à vu de nez, contenant dans un liquide épais des créatures inanimées.
Je restais dans ma position, immobile pendant plusieurs minutes, n’osant pas même me gratter le nez qui me démangeait pourtant. Puis comme on se réveille d’un mauvais cauchemar je finis par me rendre compte que rien ne bougeait à l’intérieur de la salle et que je ne devais pas – trop – avoir peur d’y entrer, au moins pour aller chercher le furet.
Mes pas furent timides et mes jambes légèrement chancelantes mais j’avançais tout de même. Sans faire de gestes trop brusques je m’emparais du furet qui se cala dans mes mains avec le bonheur de trouver enfin un milieu rassurant. Je fis cela sans détacher une seconde mon regard des énormes cuves.
Je nageais en pleine science fiction. Les êtres qui y étaient enfermés avaient des membres humains et des membres animaux. Le plus souvent ils étaient déformés, certains même paraissaient comme éclatés et laissaient échapper dans le liquide quelques organes internes. Une fois de plus j’eu une énorme envie de vomir, seule la peur m’empêcha de me laisser aller immédiatement.
Le furet m’échappa des mains et se retrouva à nouveau sur la table. Je fus forcée d’y porter le regard et alors que je suivais le furet pour le reprendre le plus rapidement possible, mes yeux glissèrent sur les papiers qui y étaient entassés et je pus sans m’en rendre réellement compte lire deux ou trois phrases. Les mots expériences secrètes, Echec, Hybrides, s’entassèrent dans ma tête, me laissant dans un état confus dont je profitais pour refaire le trajet en marche arrière et sortir de la pièce.
Une fois dehors je me collais rapidement sur le côté et me laissait retomber le long du mur en tenant fermement Gitz sur ma poitrine. Je murmurais :
« On est d’accord hein. Pas un mot à Karine. Cette folle va se persuader que la fin du monde à un rapport avec tout ça et elle va m’obliger à passer des heures là dedans jusqu’à ce que je comprenne ce qu’on y faisait… »
Puis effrayée par ma propre voix je me redressais subitement et courus sans m’arrêter jusqu’à ce que je rejoigne l’endroit des fiches d’examens sanguins.
Lorsque Karine me demanda si ça allait bien et s’étonna que j’ai l’air si pâle. Je fus bien aise d’être trop essoufflée pour répondre.
Elle pensa certainement que j’avais couru de la sorte parce que j’avais simplement naturellement un grain et donc elle m’exposa sa nouvelle idée sans attendre que je reprenne mon souffle.
« Je me suis dit que ce n’était peut être pas physique le truc bizarre chez toi. Peut-être qu’il est psychologique… euh… Surement même. Donc bon, est ce que t’as été voir un psy déjà ? On pourrait aller voir ton dossier pour voir si on trouve quelque chose d’intéressant… »
J’acquiesçais, prête à tout pour quitter enfin ces maudites archives.

Partie 8

Une fois dans mon lit il fut évidant que le sommeil ne viendrait pas. Mon œil droit prit de compulsions s’ouvrait et se fermait à intervalles de quatre secondes. Le gauche lui se contentait de ne pas se fermer du tout. Je m’assis au milieu de mes draps et décidais de ne strictement rien faire jusqu’à ce que cette ennuyeuse situation se calme. Trop de café tue le café, je me fis la promesse de ne plus me laisser avoir, la prochaine fois je prendrai simplement du speed ou de la coke…
Durant quatre secondes Karine apparut devant moi. Il s’agissait plutôt en réalité d’une moitié de Karine car toute la partie droite de son corps était tout bonnement absente. Je me penchais silencieusement vers l’avant pour voir si on pouvait voir l’intérieur de son corps en regardant par le côté. Je fus déçue de constater qu’on n’y observait aucun organe en fonctionnement. Au contraire, son corps paraissait comme creux, une boite vide aux parois noires, et à la place où aurait du se trouver son cerveau, il y avait une petite souris assise dans un siège confortable et qui tirait des leviers de toutes sortes. Cette dernière ouvrit sa petite gueule toute mignonne et décréta avec la voix plus grave de Karine :
« T’as pas finit de t’imaginer des trucs pareils ! Si vraiment ton œil ouvert t’empêchait de voir la… moitié de mon corps ça serait le cas quelque soit l’endroit d’où tu regardes ! Tu ne pourrais pas voir l’intérieur de mon corps ! Fais un effort s’il te plait, j’ai… des fourmis dans le bras droit et là il m’est impossible de le frotter ! »
Ses paroles étaient interrompues toutes les quatre secondes par mon œil qui s’ouvrait et reprenaient ensuite comme un disque qui saute, je me crispais légèrement à chaque reprise. A moins que ce ne fut encore un effet de la caféine…
Je me redressais lentement et claquais les doigts pour l’effet de style tout en imaginant le reste du corps de l’intéressée. Remarquant la réussite de cet essai je clamais fièrement :
« -Eh t’as vu, j’arrive à te voir dans le décor !
- Bah il est temps…
- Eh si t’es pas contente je peux aussi te replonger dans le noir ! T’étais partie où ?
Elle me répondit d’un ton dédaigneux :
- Alors tu m’excuseras mais c’est toi qui me voyais dans le noir, moi je… vois très bien où je suis ! Je te signale aussi que je te vois quand tu ouvres les yeux contrairement à toi !
- Ouais bah tu me vois pas quand tu les fermes non plus… »
Elle se contenta de me répondre par un regard noir et sévère. Etrangement ses narines se dilatèrent en même temps…
« - Tu étais où alors ?
- Je suis allée faire profiter de… ma personne des êtres qui savaient l’apprécier !
- Je suis la dernière survivante et j’ai inventé personne d’autre… T’es partie bouder quoi… »
Elle accusa le coup d’un autre regard sombre.
« Pour ce que tu en… sais que tu es la dernière survivante ! »
Je levais mon menton pour me donner un port de tête royal qui serait de mise avec ma réponse :
« Si Madame était revenue plus tôt elle aurait vu que pour LUI faire plaisir j’ai passé ces derniers jours à la recherche d’un probable survivant ! »
Elle tourna les yeux vers les motifs de la couette tout en maugréant un petit « Ah ouais ? » intéressé mais à peine audible.
« - Oui !
- Et t’as trouvé quelqu’… un ?
- Nan… Tous sites qui parlent d’un éventuel survivant à la destruction de la Terre date d’avant la fin de l’humanité…
- Et pas de pistes intéressantes à suivre pour savoir pourquoi toi tu es encore là ?
- Pas vraiment… Mais j’ai ma théorie, je crois que je ne suis pas humaine…
- Bah il est vrai que malgré le manque de poil je crois que tu tiens beaucoup plus des ancêtres de ta race… Enfin bon… Mails il s’est passé quoi au juste au moment où tout le monde s’est envolé ?
- Pouf plus personne…
- Mais encore…
- Bah tu sais pas ? »
Elle se contenta de laisser ses yeux parcourir mon corps du haut de mon crâne à mon bassin mais je ne doute pas que si j’avais été debout elle serait descendue jusqu’à me pieds. Sa volonté était surement de jouer les inquisitrice mais je pris assez bien le fait qu’elle regarde mon buste de cette façon. Après tout ce n’était qu’un buste…
« - Bah c’est vrai, j’étais là a ce moment là ! Suis-je bête, tu ne m’a pas… vu, j’étais cachée derrière un pot de fleur et quatre nains irlandais qui nettoyaient la porte de ton voisin !
- Tu lis pas dans mon crâne ou un truc du genre ?
- Ah nan désolée, je voulais l’option « médiumnité » pour le bac « ami imaginaire » au lycée mais ils m’ont… collé en maths… »
Comme je ne répondais rien, un peu vexée je l’avoue, elle enchaîna.
« - Bon alors ?
- T’es sortie de ma tête, je t’imagine totalement mais t’es pas capable de lire dans mes pensées, mes souvenirs ?
- Eh ! Tu ne m’as pas inventée siamoise je te signale, on ne partage pas le même cerveau ! »
Je ne trouvais rien de mieux à répondre que :
« - C’est nul…
- Et finalement, je vais finir par… savoir ? Il s’est passé quoi quand tout le monde a disparu ?
- Mais je n’en sais rien !
- Tu sais ça pourrait être super facile, s’il te plait ne rend pas ça… difficile. Ne m’oblige pas à te coller des bouts de bambou sous les ongles…
- Mais je ne sais pas j’étais…
- On va y arriver…
- J’étais évanouie dans un lave linge ! Voilà t’es contente ! Dis comme ça forcément ça parait ridicule… »
Peut-être est-ce par gentillesse qu’elle se contenta d’un silence prolongé, mais connaissant vaguement le personnage, je me doutais qu’il s’agissait plutôt d’un sentiment que je préférais ne pas connaître…
« - Tu me détestes ?
- Bah… tu sais tu es ma génitrice, il fallait bien qu’à un moment ou à un autre tu… subisses un genre de crise d’adolescence de ma part… Je vais être sympa quand même quand on… y réfléchit, je t’épargne les portes qui claquent, les piercings, les envies de tatouage… le fait de bouffer des frites devant toi alors que tu ne peux plus te le per… mettre, le sentiment d’injustice et les jupes trop courtes ,et je vais me contenter d’afficher… la parfaite ignorance qui est de mise quand les parent nous refilent trop la honte… Essayons d’avancer malgré tout… Il s’est passé quoi dans cette machine au juste ? »
Je lui racontais mon électrocution le plus fidèlement possible, relatant le moindre détail qui me revenait en mémoire si insignifiant qu’il puisse paraître. Nous discutâmes des multiples hypothèses que mon histoire pouvait lancer. Au moment exact de la fin de l’humanité que s’était-il passé ? En quoi mon sort à ce moment là pouvait me différencier de tous les autres ? Le fait que je dorme ? Certainement pas ! Ce n’était pas non plus celui d’être trempée, encore moins d’être droguée ! Peut-être ma position incongrue mais elle ne devait pas être si extraordinaire que cela ! Si ma présence sur Terre avait rapport avec ce qu’il s’était passé dans ce lavomatic alors c’était certainement plus une addition de faits qu’un seul plus précisément. J’étais certainement la seule à m’être volontairement électrocutée de la sorte il est vrai mais pourquoi ces faits là plutôt que par exemple avoir été en équilibre sur une canette de soda, avec un chausson sur la tête tout en faisant des moulinets avec les bras ? L’hypothèse n’était pas à réfuter évidemment, il suffisait peut-être de faire exactement ce que j’avais fait là bas dans l’ordre où je l’avais fait, pour échapper à la disparition, cela était évidemment un enchainement très improbable, mais cette probabilité s’était réalisée et j’étais celle que cela concernait. Point. Le problème de cette théorie c’est qu’elle ne menait nulle part. Si on admettait que c’était cela qui s’était produit alors toutes les théories absurdes étaient possibles aussi. Nous cherchions une réponse plus précise, plus logique, plus raisonnée. Enfin… En réalité c’était Karine qui cherchait, moi je m’en foutais un peu…
« - Bon, allons voir cette machine, il s’est peut-être passé quelque chose là bas pendant que tu étais tombée dans les pommes…
- Je ne suis pas sure que cela serve à quelque chose que j’apprenne pourquoi je suis encore en vie et les autres non…
- Tu ne te demandes pas pourquoi sur plusieurs millions de personnes tu es la seule qui respire encore ? Tu dois avoir quelque chose de spécial et ça ne t’intrigue même pas ? »
Non ça ne m’intéressait pas. Ca me glaçait les veines en réalité. Tout le monde était mort et moi non, cela faisait de moi une espèce de monstre et je ne voyais pas l’utilité de confirmer ces doutes. Surtout, je percevais que je pouvais apprendre une chose encore bien pire, par exemple que tout le monde existait encore mais que moi seule avait vécu la fin du monde dans un monde parallèle ou alors en étant un fantôme incapable de voir les vivants autour d’elle. Je pouvais très bien aussi vivre en ce moment même ma vie après la mort, je devais ainsi demeurer seule jusqu’au jour où j’atteindrai le salut de mon âme et où j’aurai enfin le droit de rejoindre tous les autres morts au paradis… Éventuellement j’étais une extraterrestre abandonnée sur Terre, les recherches m’apprendraient qui étaient mes véritables parents qui s’avéraient peser deux cents kilos chacun, être verts, couverts de pustules, d’antennes paraboliques, d’une multitude d’yeux globuleux, d’une épine dorsale avec des plaques comme les dinosaures et qui me réduiraient en bouillie sans s’en apercevoir en ayant fait la boulette de me serrer affectueusement dans leurs bras pour me dire bonjour et me signifier à quel point ils étaient heureux que j’ai envoyé cette boite de raviolis radioactive dans l’espace en tant que message de secours !
Karine se contenta de me demander si j’avais quelque chose de plus important à faire. Je voulais repeindre les murs de toute la ville, je voulais apprendre à me servir des quarante fonctions de mon couteau suisse pour devenir la parfaite Robinson Crusoé moderne, je voulais passer une journée ou deux à dévaliser une banque ou un casino pour le simple cliché que cela réaliserait, je voulais… Non, effectivement je n’avais rien à faire de très important dans l’immédiat et fus donc bien obligée de consentir à m’investir avec elle dans cette formidable enquête.

Nous nous rendîmes au lavomatic à l’aide du scooter. Le manque de sommeil et l’énervement post-caféine me convertit une nouvelle fois au port du casque. Karine refusa net d’en porter un prétextant qu’elle ne craignait rien, mais je me demandais si elle ne pouvait tout de même pas être blessée si jamais je l’entrainais dans une chute. Je n’avais pas l’impression de la maitriser tant que ça pour une création qui m’était due. Normalement elle aurait du dépendre totalement de ce que j’imaginais lui faire dire ou faire, elle aurait dû être ennuyeuse car trop prévisible mais elle manifestait une personnalité presque propre et je le supposais parfois, des capacités que j’étais loin de contrôler. Etait-ce ce à quoi ressemblait mon inconscient ? A quel point avais-je de l’influence sur elle ? Vu la vitesse à laquelle je m’étais habituée à sa présence j’étais devenue folle bien plus vite que je ne le pensais… Il me vint à l’esprit que j’étais peut-être en train de faire sans m’en rendre compte des choses parfaitement illogiques, mais rejetais cette idée aussi vite qu’elle était venue tout en replaçant sur mon gilet la fourchette que j’y avais planté et qui commençait à tomber…

Partie 7

« - Gitz, viens là ! »
Le furet arrêta ses allées et venues dans la pelouse et s’approcha joyeusement de moi. Seulement je ne le voyais qu’à peine. J’étais étonnée par l’étrangeté de ce qui était sorti par ma gorge. Cela faisait une bonne semaine que je n’avais pas eu besoin de dire un mot à qui que ce soit et elle s’était comme enraillée. Mon intonation était maladroite et ma voix originelle derrière tout cela sonnait plus comme un souvenir lointain qu’autre chose.
Je pris le furet dans mes bras et le caressais machinalement en laissant aller mes pensées. J’étais seule. Cela prit tout son sens. D’un seul coup je pensais à tous mes amis, à ma famille… Je ne savais même pas ce qu’ils étaient devenus… Même les cadavres de drogués avaient disparus des rues. La trace de l’homme était partout autour de moi, il avait façonné le monde pour lui. Mais j’imaginais qu’une vie intelligente reprenne le dessus sur Terre et se pose des questions sur ce que nous avions bâti. Ca serait au même titre que les statues de l’île de Pâques un mystère insondable. Pourquoi et par qui ? Il ne restait de l’homme que des maisons de béton armé, plusieurs tonnes de bouteilles en plastique, quelques produits artisanaux, des horreurs comme le papier tue-mouches ou les DVD de la petite maison dans la prairie et… moi. J’étais la seule preuve que l’homme avait existé. Est-ce que ça valait vraiment la peine de vivre toute seule à présent ?
A quoi allait ressembler ma vie ? Ma vie sans personne. Ma vie avec un furet débile…
Dans quelques temps j’allais oublier tout simplement comment parler. Les seuls sauveurs de ma langue natale seraient des livres et des films à qui je n’aurai pas à répondre. Je me doutais bien depuis un moment que cette vie allait faire de moi une folle aux dents jaunes qui se mettrait des plumeaux à poussière dans les cheveux, porterait des sacs poubelles en guise de robe et accuserait violement les cabines téléphonique d’être des envoyés extraterrestres. Mais je n’allais pas simplement devenir folle. J’allais devenir stupide. Il n’y avait plus personne pour me dire si j’avais raison ou tort, plus personne pour avoir ce genre de discussions qui vous poussent à raisonner un minimum…
Je n’avais jamais été quelqu’un de doué pour les relations sociales, mais de là à ne plus en avoir du tout… Est-ce que l’être humain peut vivre seul ?
J’aurait tuer pour entendre une voix me dire un simple bonjour. Mais le pire c’est que tout à la fois j’aurai détesté ça aussi. Je répugnais à imaginer un inconnu entrer dans ma vie de cette façon. Dans les films quand il y a deux survivants bizarrement ce sont toujours les deux canons de l’histoire. Je ne me fais pas d’illusion, j’imagine bien sur quoi je pourrai tomber, quelqu’un avec qui ne je me serais jamais entendu dans d’autres circonstances, un fan de tunning ou un adolescent éternellement habillé en survêtement de sport. Je ne doute pas être capable d’apprendre à aimer cette personne. Mais quelle horreur d’avoir à le faire.
J’avais une solution : je pouvais me tuer maintenant. Attraper l’arme à ma taille, me coller le canon sur la tempe et presser la détente…
Non, pas au pistolet, si je me ratais j’aurai juste une moitié de la tête en moins et imaginons que je survive, à tous les coups je tomberai sur cette partie du cerveau qui commande une moitié de mon corps, ou encore mieux : celle qui régule la mémoire et là j’aurai un œil en moins et en plus je serai débile… Je ne voulais pas me pendre non plus, si mes cervicales tenaient le coup je mourrai étouffée et cela me semblait assez lent et horrible… Je pouvais bien mettre la tête dans les toilettes et inspirer profondément pour remplir d’eau mes poumons mais l’eau ici est trop calcaire et je hais ce goût… Me trancher les veines ça serait vraiment sale, du sang partout alors que je venais de refaire la décoration… Car je voulais mourir chez moi bien entendu, pour ne pas laisser mon corps aux charognards dehors. L’électrocution c’est bon, j’avais déjà donné… Cachets, overdose, quelle originalité ! Cette mode là battait son plein avant la fin du monde, là ça faisait dépassé…
Je devais me rendre à l’évidence que le suicide n’était pas pour moi.
Alors j’eu une autre idée qui changea ma vie à jamais. J’allais m’inventer un ami imaginaire ! Il était évidant qu’au début l’exercice serait ardu, parler au vide en imaginant quelqu’un, il fallait beaucoup de concentration mais j’étais sûre qu’à force d’entraînement j’allais m’y faire !
Pendant qu’une tâche verte indélébile s’imprimait sur les fesses de mon pantalon à cause de l’herbe, je donnais naissance à mon futur fidèle compagnon. Fermant les yeux avec force pour mieux visualiser la tête que je lui donnais.
En réalité j’estimais qu’il était préférable que mon ami imaginaire soit une amie imaginaire. Un jour je serai folle et ce jour là quand je verrai vraiment cet être, je préférais m’assurer que je n’en tomberai pas amoureuse puisqu’il allait être le seul homme sur Terre avec moi. En créant une fille je prenais le risque de devenir lesbienne avec le vide mais pour garder quand même une chance de ne tomber amoureuse de personne c’était encore la meilleure solution… Je baptisais ma création Karine, avec un K. J’aimais la sonorité de ce prénom tout simplement mais je connaissais une Carine avec un C qui avait été avec moi en primaire et qui m’avait volé tous mes pogs en trichant effrontément pendant que les autres regardaient ailleurs. La vie heureusement vous venge toujours de ces personnes qui vous traumatisent alors que vous sucez encore votre pouce et n’avez pas le droit encore de vous coucher après vingt et une heures. Plus tard au lycée la dite Carine avait eu assez d’acné pour ressembler à une calculatrice scientifique, et surtout, aujourd’hui elle était morte et moi non.
Ma Karine au contraire avait une peau parfaite, imaginez le drame si elle devait occuper la salle de bain le matin pour se faire sauter les points noirs ! Je n’appréciais pas tellement les filles aux cheveux courts et j’avais moi-même les cheveux longs et ne voulais pas faire d’elle un clone, donc elle se vit donc dotée d’une coupe de cheveux sympathique qui était un compromit entre les deux. Je la rendis brune avec des reflets ocre au soleil. Elle avait un petit front légèrement bombé où tombaient, en une fausse frange, quelques mèches de cheveux rebelles. Des sourcils bien dessinés surmontaient de grands yeux verts et à gauche, à côté de la pupille, sur le blanc de l’oeil elle possédait une petite tâche rouge comme si un petit vaisseau sanguin avait explosé. J’avais vu ça chez quelques personnes auparavant, c’était étrange mais je trouvais que ça donnait du charme à quelqu’un ce détail saugrenu… En dessous de ses yeux, sur ses pommettes, sa peau était parsemée de tâches de rousseur. Celles-ci traversaient aussi son nez, fin et légèrement retroussé sur le bout. Elle n’avait pas de problème de lèvres comme la lèvre supérieure qui recouvre la lèvre inférieur et vous donne une tête de poisson. Non, ses lèvres, ni trop fines, ni trop pulpeuses pour ne pas ressembler à une actrice porno avec surconsommation de collagène, dessinaient une petite bouche en cœur naturellement ouverte sur un début de sourire qui laissait apparaître furtivement la pointe de ses dents. Sans pour autant être à elle seule un spot publicitaire pour dentifrice, je lui offrais une mâchoire détartrée et surveillée régulièrement par le dentiste. Une bonne dentition c’était important, je croyais me souvenir que c’était en regardant les dents qu’on décidait ou non d’acheter un cheval… Enfin pour finir avec la tête, une forme plutôt ronde mais des trais fins d’un visage en train de devenir adulte.
Son corps reçu des proportions plus que convenables. Heureusement qu’elle n’était qu’imaginaire, car je ne vous raconte pas les complexes qu’une fille pareille m’aurait refilés ! J’étais particulièrement fière de ce que mon cerveau avait engendré, même si mon « bambin » risquait de faire carrière chez Playboy… Je l’habillais un peu plus décontractée pour compenser.
Je réussissais parfaitement bien à me la représenter lorsque j’avais les yeux fermés, ouverts au contraire elle disparaissait instantanément sous le manque de concentration. J’avais trop de choses sous les yeux pour la superposer à tous ces détails.
Je fermais donc les yeux pour la voir réapparaître aussitôt. Il était temps de lui donner la vie. Je voulais savoir la date pour fêter son anniversaire plus tard mais je n’avais pas la moindre idée de la date précise et je ne savais pas où vérifier. Le furet n’étant pas d’une grande aide dans ces cas là… Il fut convenu que Karine n’aimerait pas les anniversaires ! Cela fut malheureusement le seul trais de caractère que je pensais à lui donner avant de la réveiller.
J’observais une dernière fois la silhouette immobile. Au-delà de son apparence de véritable mannequin, il y avait un petit quelque chose qui faisait années soixante-dix chez elle et qui me la rendis tout de suite sympathique. Je souris tandis qu’elle ouvrait les yeux. La chose était vraiment difficile, il fallait à la fois beaucoup de concentration afin de continuer à la voir dans un ensemble détaillé, et à la fois beaucoup de laisser aller inconscient afin de ne pas la rendre trop prévisible. J’exagérais peut-être la chose malgré moi, je me crispais comme si cela aidait : mon cou rentré dans mes épaules une grimace sur mon visage comme si j’étais constipée. Réciproquement maintenant, elle m’observait elle aussi. Je suais à grosse goutte sous l’effort. Je pris une grande inspiration et m’adressais à elle :
« - Bonjour Karine, je suis Ambre. L’humanité a disparu de la surface de la Terre et je suis la dernière survivante.
Je la vis froncer les sourcils. Cela commençait à venir naturellement. C’était tellement enivrant… Je continuais tout à mon bonheur.
- Je viens de te créer pour…
Sa bouche s’ouvrit lentement et elle se mit soudain à hurler comme si elle ne s’en rendait pas compte :
- ESPECE DE CRETINE ! COMMENT TU VEUX QUE JE COMPRENNE CE QUE TU ME RACONTES JE SUIS COMPLETEMENT SOURDE TU NE M’AS PAS FAIT D’OREILLES ! »
Je n’étais pas installée sur une chaise, mais bien que déjà assise sur le sol je tombais à la renverse sous la surprise. J’ouvris les yeux, perdis le fil. Elle avait disparue et pas loin de l’endroit où elle se tenait quelques instants plus tôt, le furet me regardait fixement. Cela me mettait d’autant plus mal à l’aise et me donna d’autant plus l’impression d’être jugée que le furet était passablement myope et ne devait même pas me voir… Je m’empressais de clore à nouveau mes paupières. Elle apparut instantanément devant moi. Elle se tenait là, les mains sur les hanches, une expression d’attente blasée sur le visage. Elle haussa les sourcils et poussa un gros soupir d’exaspération. Je déglutis péniblement et m’empressais de lui imaginer deux oreilles. J’y ajoutais un petit bijou discret pour me faire pardonner.
« - Ouais… C’est quand même mieux… Bon tu disais ?
- Euh… Bah salut… Je m’appelle Ambre. L’humanité a disparu et je suis la dernière survivante de l’espèce…
- Disparu ? Comment ça disparu ?
Je fus prise de court et ne trouvait pas mieux à répondre que :
- Bah… c'est-à-dire que je ne connais pas de synonyme pour disparaître alors…
- Il n’y a plus personne ?
- Bah y’a moi quoi…
- Et le furet ?
- Bah y’a moi, y’a Gitz, y’a aussi des chiens, des chats, des hamsters et des moustiques mais bon ça compte pas vraiment quand on parle de l’humanité…
- Il n’y a plus un seul autre humain sur Terre ?
- Non.
- Tu es sûre ? Et les australiens ?
- Les Australiens ?
- Oui j’aime bien leur accent… Tu as vérifié qu’il n’y avait plus personne en Australie ?
- Bah… Nan… Je suis une bille en anglais de toute manière alors l’accent australien…
- Mais comment tu peux être sûre que tu es la dernière humaine ?
- C’était prévu qu’on meurt tous alors qu’il y ait déjà une survivante est déjà énorme non ?
- Mais tu as vérifié quand même un minimum, n’est ce pas ?
- Bah ouais…
- Où ça ?
- Euh… Dans le centre ville ?
- Mais t’es tordue ou quoi ! Faut que tu saches s’il y a eu d’autres survivants avant d’inventer des filles qui n’ont pas d’oreilles ! C’est tout à fait précipité ça ! Faut aller chercher un portable, l’avoir toujours sur soit et inscrire à la bombe sur les murs de la ville qu’on peut joindre quelqu’un de vivant à ce numéro ! Il faut que tu ailles sur internet et que tu rendes visible sur la toile que quelqu’un en France vit encore ! Tu aurais du essayer de trouver les gens qui ont fait la prédiction de la fin du monde, découvrir ce qu’ils en disaient, comprendre ce qu’il s’est passé. Et puis il faut que tu découvres pourquoi TOI tu n’es pas morte contrairement aux autres, tu es peut-être destinée à de grande chose ! »
Pour calmer le jeu et le flot de paroles dont Karine m’inondait à mon plus grand étonnement, j’exécutais une technique ancestrale remise au goût du jour, afin de ne plus rien entendre. C'est-à-dire que j’ouvris les yeux, mis les mains dans mes oreilles et criais le thème des Schtroumpfs :
« Lalalalalalaaaaa lalalalalaaaaaaa »
Après deux ou trois répétitions je fermais discrètement un œil pour voir où en était Karine. Elle ne disait plus rien, les bras posés sur la poitrine, elle attendait visiblement que la conversation reprenne. Je fermais les yeux.
« - N’empêche que je n’ai pas tort. Il faut que tu découvres vraiment s’il n’y a pas d’autre survivant et tu ne peux nier que tu as un destin exceptionnel…
- Et si je trouve un survivant ça m’avancera à quoi ? Ce sera quoi mon destin hein ? Il faudra qu’on repeuple la planète ? Merci bien mais je n’ai pas envie de passer ma vie en cloque pour pondre une population d’abrutis consanguins ! Imaginons en plus que l’autre survivant soit un homme de cinquante ballets, gros et poilu et qui sente la carotte ! Non mais sérieusement ! Imaginons que je doive passer ma vie avec un type comme ça qui s’appellerait Prosper ! Je n’ai pas envie que n’importe qui me colle aux basques. Je le vois d’ici le coup des deux survivants qui doivent se tenir les coudes… Ah non, non non non ! Je ne m’accouple pas avec n’importe qui moi ! Enfin… ce n’est pas quelque chose qui se reproduira en tout cas !
- Ca pourrait très bien être une fille…
- Bah alors ça n’a aucun intérêt… On va faire quoi ? Parler sac à main et déodorant anti traces blanches ?
- Sympa… Et moi qu’est ce que je fous là alors ? »
Je me trouvais il est vrai un peu stupide… Je fis appel à ma mémoire pour retrouver les techniques qui m’avaient permis autrefois de me débarrasser de mon frère leur de nos grandes disputes. Je n’eu pas le temps de peaufiner ce qui remontait à mon cerveau et lançait sévèrement :
« De toutes façons tu as été adoptée ! »
Il y a des moments dans la vie où on peut se sentir seul, très seul. Ce fut l’un de ces moments.
Karine souleva un sourcil mais ne releva pas. Cela permit au moins que je lance un nouveau sujet de discussion :
« - Waaah la classe je n’ai jamais réussis à le faire ce truc ! Il y a toujours les deux qui se lèvent !
- Alors j’ai vraiment été créée pour ça hein… Servir de passe-temps à une débile… »
Je fus piquée au vif. Après tout c’était bien naturel ! Que je sois folle passe encore mais elle m’avait traitée de débile alors qu’elle existait tout simplement pour que je ne le devienne pas ! L’avantage c’est que je ne risquais vraiment pas de devenir lesbienne avec une fille pareille ! Les reflexes de lutte fraternelle reprirent en main le reste de la conversation :
« Qui est la plus débile des deux ? La débile ou la créature qui est née du cerveau débile ? Ca fait des jours que je me démène pour mettre en place ma nouvelle vie. J’arrête pendant quelques instants pour créer un être imaginaire et comment il me remercie ? En critiquant ma façon d’avoir mené les choses ! Non mais tu as raison, si j’avais su je me serai pas emmerdé à te créer ! Le furet ne causait pas mais lui au moins il n’était pas une fille pourrie gâtée qui veut tout contrôler ! »
Sous mes yeux Karine devînt toute rouge et déglutie péniblement dans une grande expiration. Ses sourcils, que je trouvais très expressifs, se baissèrent spontanément et sa bouche se pinça. Elle se retourna violemment et s’en alla dans l’espace noir dans lequel je la faisais évoluer jusqu’ici faute de ne pouvoir me concentrer pour y mettre en papier peint ce que mes yeux voyaient lorsqu’ils étaient ouverts.
Peut-être que j’y avais été un peu fort… Je l’appelais à plusieurs reprises, m’excusais en criant pour qu’elle m’entende mais elle ne réapparut pas. A force de rester là les yeux clos je finis par trouver le temps long et les rouvrit sur Gitz qui vint contre moi quémander une caresse. L’infortuné animal voulu se caler sous la main que je tendais dans cette perspective, mais il visa bien entendu à côté et tomba de mes genoux sur lesquels il venait pourtant de grimper. Je souris malgré moi, alors que le moral n’y était pourtant pas.
« - Bon Gitz, on ne va pas se laisser abattre hein… C’est peut-être mieux après tout d’être seule… »
Je n’en pensais pas un mot, j’étais en train au contraire de me maudire intérieurement de ne pas avoir tenu ma langue. Ma création imaginaire s’était révélée caractérielle et donneuse de leçon mais est ce que ce n’était pas ce dont j’avais besoin ? Je sentis les larmes me monter aux yeux, mais je faisais partie de ces personnes dont la dignité est primordiale et qui ne conçoit de pleurer devant un furet que si celui-ci avait uriné sur la bande dessinée dédicacée de son auteur préféré le jour de la mort de son père, au moment exact où elle se serait enfoncée une écharde sous l’ongle du petit doigt de la main gauche. Je me contentais donc de renifler bruyamment et de déclarer qu’il était l’heure de l’entrainement au tir.
Après une heure passée à viser des canettes de sodas que j’avais bues pour l’occasion et qui m’avaient gonflée horriblement le ventre, je fus extrêmement rassurée de voir que les animaux n’était pas encore d’humeur à m’attaquer. Je mis sur le compte du manque de chance, du vent, de la pression atmosphérique, de l’heure, des couinements du furet à chaque balle qui partait, du fait que les canettes étaient rondes et non carrées et enfin d’une pauvre mouche qui passa à ce moment là mais qui n’avait, elle, rien à voir dans cette histoire, mon nombre peu élevé de balles plantées là où je l’avais voulu. Le compte fut rapidement fait : trois seulement étaient venues s’enfoncer dans l’aluminium des emballages. En plus sur les trois deux étaient destinés à la canette d’à côté…
J’avais espéré tout le long de l’entrainement qu’une moitié de Karine apparaisse sous ma paupière baissée. Il n’en fût rien.
Je n’avais eu l’occasion de discuter avec l’être fictif que quelques minutes tout au plus mais cet échange avait constitué ce que j’avais connu de plus intéressant ces derniers jours et un attachement étrange avait déjà prit possession de moi. Karine me manquait.
Il fallait que je reprenne la situation en main avant que ça ne tourne au mélodrame. Le furet décolla en s’égosillant entre mes mains avant de rejoindre sa place dans mon sac passé sur mon épaule passablement douloureuse à cause du recul que je n’avais pas prévu la première fois que j’avais tiré avec le pistolet. Celui-ci rejoignit ma ceinture même si j’étais persuadée maintenant qu’il ne me serait pas encore d’une grande utilité aujourd’hui, que je sois attaquée ou non. Je sortis de l’immeuble et mis difficilement mes neurones en branle. Karine m’avait conseillé de me faire repérer par un éventuel survivant, mais je tenais à ne pas trop me faire repérer non plus. Si survivant il y avait, il est vrai je voulais le savoir, mais je voulais aussi juger son physique d’abord pour juger si lui devait connaître mon existence. Le fait de n’être que deux sur Terre n’était pas un critère valable pour me convaincre de passer ma vie avec quelqu’un. Déjà qu’avant cela j’avais du mal à croire au mariage, alors s’il devait être forcé en plus…
Je me rendis dans un cybercafé dont je trouvais l’adresse dans un annuaire. Pour vérifier quelque chose au niveau mondial le net était le seul moyen qui me semblait convenir. J’y restais jusque six heures du matin deux jours plus tard, à chercher sur la toile si quelqu’un avait laissé un message indiquant qu’il avait survécu à la fin du monde. Je mis un temps fou à traduire « dernier survivant » dans près de cent soixante cinq langues. Je trouvais même un traducteur qui me le traduisit en elfique. Je fis une recherche langue par langue sur le moteur de recherche le plus connu au monde et visitais les pages qu’il me donnait en les traduisant elles aussi à l’aide de l’outil informatique. La plus part du temps je tombais sur des résumés de livres dont les auteurs ne connaîtraient heureusement jamais la postérité. Les pages qui se rapprochaient le plus de ce que je cherchais étaient destinée à ce dernier survivant de la fin du monde et lui donnait de nombreux conseils selon les doctrines que servait le site. C’était le cas du site que ma recherche elfique trouva. Le conseil que l’on m’y donnait était d’apprendre à jouer du luth, de lire l’intégrale de je ne sais quel poète, vivre nue et parler avec les mauvaises herbes qui allaient pulluler sur mon passage. Les conseils sur les autres sites ne me furent pas plus utiles. J’appris que j’étais probablement une extraterrestre, une demie-déesse, une descendante d’Adam et Eve ou de Jésus et de sa main droite ou le plus souvent « un super chanceux » et que c’était la raison pour laquelle j’étais en vie. On me disait le plus souvent comment ne pas m’ennuyer profondément car le fait de dériver dans l’infini de l’espace avant d’arriver quelque part pouvait être très long. Il est vrai que ce n’était pas la disparition des hommes qui était la plus prédite au l’origine mais celle du monde dans son intégralité. La raison la plus sensée au fait que je sois encore en vie alors je finis par y réfléchir toute seule : je n’étais pas humaine. Cela ne m’aida pas beaucoup car je ne voyais pas vraiment ce que je pouvais être d’autre avec la tête que j’avais… A l’évidence déjà je pouvais me réjouir de ne pas être ni un moustique, ni un furet, ni un panda…
Comme je ne remarquais aucun message laissé par un éventuel survivant j’en conclus de manière définitive que j’étais seule au monde. Pour la forme donc je laissais un message sur un blog que je créais pour l’occasion. Le blog ne reçu qu’un seul et unique article, il se composa des cent soixante-cinq traductions de « dernier survivant » que j’avais trouvé et ensuite d’un message explicatif en anglais qui disait dans quelle ville je me trouvais. Je pouvais bien le dire puisque je doutais que qui que ce soit tombe un jour sur le blog qui de toute manière serait supprimé dans quelques mois parce que je ne m’en occuperai pas…
J’avais passé le temps dans le cybercafé à manger des spéculos. C’était en effet la seule denrée comestible que j’y avais trouvé. Ça et du café que j’avais ingurgité en quantité ahurissante pour tenir le coup. J’avais les yeux révulsés tant à cause de la boisson que de la vision d’un écran plat pendant plusieurs dizaines d’heures et mes mains me surprenaient parfois à faire de grands écarts en l’air sans raison apparente. La vue du furet qui avait trouvé très confortable le clavier d’un pc et y dormait roulé en boule me convainquit de rentrer enfin à l’appartement pour me reposer un peu si la caféine consentait à s’évaporer de mes veines…

Partie 6

J’avais passé la fin de la journée à balancer par la fenêtre les objets que je pouvais transporter facilement. Grille-pains, téléviseurs, chaises et tout un tas d’autres trucs se retrouvèrent explosés un peu plus bas sur le trottoir mais ne dépareillaient pas tellement avec le bazar qui habitait la rue. Cela prit du temps car il fallait déplacer toutes les choses de l’appartement salle de bain dans l’appartement mezzanine puisque les fenêtres de cet appartement-ci donnaient sur le jardin et qu’il y avait déjà bien assez de choses à nettoyer là-bas.
Le furet me suivait comme un toutou fidèle dans toutes mes pérégrinations. J’avais prit la liberté de le nommer Gitz, mais malgré toutes mes tentatives le petit quadrupède ne comprenait pas encore qu’il s’agissait de lui. Il comprenait très bien en revanche lorsque je l’appelais à venir vers moi en ayant également un morceau d’emmental au bout des doigts.
Une fois ce début de déménagement terminé, il vint se blottir contre moi dans le lit qui occupait la mezzanine et nous nous endormîmes tous les deux, contemplant le spectacle d’une pièce déjà bien épurée de toutes babioles inutiles.
Au petit matin ce fut lui qui me servit de réveil, fonçant dans mon cou pour me faire comprendre qu’il avait faim. Je passais donc ma journée suivante dans le supermarché le plus proche de ma nouvelle demeure. Poussant un gros caddie devant moi entre les rayons lorsque la chose était possible. Je triais l’utile de l’inutile. Les dates de péremption de pas mal de produits frais arrivaient à échéance. Je soupirais devant la perspective de mes derniers repas à base de viande et de légumes frais avant une longue période d’abstinence. Je remplis une première fois mon caddie de ces produits-ci, de quoi nous nourrir, le furet et moi, pour les prochains jours. Quelques animaux avaient déjà commencé le pillage des étalages et pas mal de choses portaient des marques de dents lorsqu’ils n’avaient pas simplement disparus. Fort heureusement il restait encore quantité de produits intacts, l’accès au supermarché n’étant pas si évidant à trouver, mais ce ne serait plus le cas longtemps. Je retournais à l’appartement dans le but de garnir le frigo de la cuisine avec ces victuailles.
Le furet restait avec moi, blotti et à moitié somnolent dans un sac que je portais en bandouillère. Si au départ il avait tenté d’en sortir il s’était bien vite rendu compte qu’un grand nombre de chiens occupaient les rues et qu’il valait mieux rester caché. Un aboiement suffit pour qu’il ne sorte plus la tête du sac en dehors de la protection des murs de notre bâtisse.
Le deuxième et troisième caddie que je menais de la grande surface à l’habitation furent remplis de produits électroménagers. Un robot mixer, un blender, une friteuse, une micro-onde, une machine à pop-corn, une bouilloire, une cafetière, etc. Je choisis une méthode simple de faire ces faux achats : je prenais toujours le carton le plus cher du magasin, bien que j’espérais que les appareils ne soient pas trop perfectionnés et compliqués, m’obligeant ainsi à chercher désespérément la partie française d’un mode d’emploi écrit dans cinquante langues. J’installais tous les appareils dans la cuisine que j’avais déjà débarrassé de tout matériel exceptés le lave-vaisselle et le frigo. Mon stock impressionnant de robots cuisiniers était trop important pour la taille de la cuisine, si bien que je décidais de la prolonger dans le salon avec lequel elle partageait la pièce. Je poussais les tables contre les murs et y déposais les ustensiles. Ma cuisine était immense et suréquipée, s’il n’y avait eu la couleur de ces foutus placards, elle aurait été parfaite immédiatement !
Ensuite il y eu treize nouveaux allers-retours avec le caddie. J’aménageais la chambre de ce côté-ci de l’appartement en grande réserve. Le lit, seule chose que je n’avais pas pu jeter la veille posait quelques problèmes d’espace. Je fis un long détour par un magasin de bricolage pour trouver une scie et mis en pièce sa structure de bois qui fila par la fenêtre comme le reste. Le matelas le suivit peu de temps après.
La réserve fut remplie d’un nombre tout bonnement hallucinant de boites de conserve, de pacs d’eau et de jus de fruits, de bouteille d’alcool, uniques chose que j’étais sûr de pouvoir consommer sans risque encore pendant plusieurs années. Lorsque j’y ajoutais lessive, éponge, produits d’entretient, café, thé, farine, sucre, sirops, sacs poubelle, produit anti-moustiques et en réalité tout ce que je me devais d’emporter pour ne plus avoir à aller au supermarché au moins jusqu’à l’année prochaine, le plafond avant si haut paraissait ridiculement bas au dessus des piles énormes que j’avais construites. J’aurais pu si je l’avais voulu, rester enfermée dans mon appartement sans manquer de rien pendant un bon moment, mais je n’étais pas très emballé pour faire de l’endroit un bunker.
La journée suivante je la passais à me lamenter sur les courbatures affreusement douloureuses qui s’étaient emparées de mon corps pendant la nuit. Elles ne s’arrêtaient que pour laisser place à des crampes abominables. Je maudissais en gueulant l’inaptitude de mon corps à faire le moindre effort.
J’avais entendu dire un jour qu’on ne pouvait pas avoir mal à deux endroits à la fois, que le cerveau ne pouvait se concentrer que sur une seule et unique douleur. Sur un coup de tête provoqué par une crampe plus douloureuse que les autres, j’attrapais un marteau et frappais un gros coup sur mon doigt. Pendant les quelques secondes qui suivirent le hurlement que je poussais, les chiens au dehors arrêtèrent d’aboyer, l’oreille tendue, inquiets. Gitz, malheureuse créature, qui était comme à l’ordinaire le projectile le plus proche de moi, du s’étonner pendant les quelques secondes de chute qui l’emmenèrent de la mezzanine au canapé à l’étage en dessous, de ses soudaines capacités de vol. Je n’eu même pas le temps de culpabiliser car l’animal increvable et habitué à se frapper la tête dans tout ce qui se trouvait à sa portée se releva et remonta rapidement les marches pour se reposer près de moi. Je ne lui facilitais d’ailleurs pas la tâche car je sautais littéralement dans tous les sens, le doigt tendu devant mes yeux qui l’observaient tripler de taille. J’ignore par quel miracle, mais je ne m’étais même pas cassé le doigt ce jour là, néanmoins il resta toujours un peu tordu, légèrement aplati et je ne réussis jamais à lui retirer la bague qui y était alors…
Le soir même mes muscles ne me faisaient plus que vaguement souffrir, mon doigt au contraire me lançait péniblement, entêté qu’il était de me signifier que j’avais été une imbécile surtout que la douleur avait bien un don d’ubiquité…
Le lendemain pourtant je marchais encore dans les allées de la ville. Je ne peux mentir en disant que mon corps appréciait avec enjouement la nouvelle utilisation que j’en faisais... Esprit et chair improvisèrent un combat pour savoir si j’allais bouger de mon lit ou non. Mon corps argumenta avec quelques tiraillements par-ci par-là avant de sortir un dernier atout en constatant qu’il perdait la bataille : il refusa simplement pendant quatre bonnes heures que les orteils de mon pieds gauche bougent. Mon esprit argumenta simplement que je n’avais pas besoin de ces trucs affreux qui ressemblaient à des saucisses pour marcher. Ce fut un KO magnifique donné par mon cerveau et un départ pour une longue marche.
On aurait pu penser que la fin de la vie humaine sur la terre allait être un prétexte pour que je devienne une adepte du pêcher de gourmandise, affranchie que j’étais du regard des autres. Il est vrai que j’aurai pu, contre les idées esthétiques qui régnaient autrefois, m’empiffrer de profiteroles au chocolat, d’éclairs au café, faire exploser les bombes de chantilly au fond de mon gosier, avaler le cassoulet à pleines poignées et exploser les records de graisse n’ayant jamais entouré un être vivant. Pourtant je n’avais jamais fait autant fonctionner mes muscles et j’étais tout au contraire sur la route d’un développement de carrure de venus musclée qui en aurait fait baver plus d’un. Il était dommage de constater que seul un furet myope complètement débile me voyait me déshabiller le soir avant d’aller me coucher…
La longue marche ce jour consista en une visite de tous les magasins de meubles que je pouvais trouver. Le mobilier de mon appartement s’étant rapidement clairsemé ces derniers jours, il était temps de penser à reconstruire une nouvelle ambiance dans mes murs. Je me fis une idée de la nouvelle organisation qui régirait mon intérieur mais un autre problème se posait. Pour faire sortir les gros meubles de chez moi la scie était toute trouvée, c’était à défaut d’être rapide, très efficace ! Mais dans le sens inverse ? Comment j’allais trimballer tout cet équipement ? Je doutais que le caddie suffise…
Je louchais sur les restes d’une voiture, dont les pneus brûlés continuaient encore à émettre une odeur pestilentielle. Un sourire gêné se dessina sur mes lèvres. Bien entendu c’était la seule solution, mais c’était loin d’en être une bonne. Vraiment très loin parce que : premièrement la plus part des voitures avaient servies de barbecue dernièrement. Je me souvenais moi-même d’une merguez particulièrement délicieuse grillée sur le capot enflammé d’une jolie Mercedes décapotable… La deuxième raison était l’état des rues. Je ne parlais pas de quelques poubelles renversées de temps en temps mais d’un phénomène qui ressemblait plus à des encombrants amassés depuis cinquante ans et enfin déposés dehors pour attendre le passage de la benne… Je n’allais pas seulement devoir trouver une voiture, j’allais devoir trouver une jeep ou un 4x4 ! Cela me posait un problème moral écologiste à deux balles… Je me résonnais rapidement, pour la première fois et puisque j’étais la seule à le penser et à agir en conséquence, j’avais raison : « Ce n’est pas à moi toute seule que je vais changer grand-chose ! »
Le troisième problème malgré tout restait assez épineux, si par le plus grand des hasards je mettais la main sur une de ces machines à polluer : je ne savais absolument pas conduire ! Qui savait conduire à vingt ans ? Bon… en réalité tout le monde, moi excepté savait conduire à partir de douze ans, plus personne ne passait le permis. Les auto-écoles avaient fait faillite depuis l’annonce de la fin du monde. Qui aurait voulu perdre du temps, même simplement à rester assis devant un DVD pour se préparer à passer le code ? Tout le monde avait prit le volant sans la moindre expérience au préalable, sans la moindre idée de la signification des panneaux de signalisation. Cela avait généré une belle pagaille sur les routes et de très nombreux accidents. C’est ce constat qui m’avait fait préféré jusqu’ici une saine inexpérience du volant et donc toujours d’une magnifique place à l’arrière où je risquais beaucoup moins facilement de m’aplatir le nez sur le pare-brise.
Il allait falloir que je ratisse la ville de long en large pour trouver un 4x4 et je n’étais pas très enthousiaste devant la perspective de marcher non stop pendant une semaine ou deux. Il paru très évident que la possession d’un deux roues était devenue fondamentale pour circuler rapidement. Je me voyais déjà en motarde aguerrie habillée d’une veste en cuir, arriver dans un dérapage somptueusement contrôlé, descendre de l’engin et enlever mon casque tandis qu’une bourrasque ferait voler ma chevelure comme dans une pub pour le shampoing… Evidemment je ne savais pas conduire une moto non plus…
Je me résignais à conduire un petit scooter et bricolais un astucieux système afin de pouvoir y attacher le caddie comme s’il avait été une petite remorque. Cela tint suffisamment pour transporter les déchets que j’avais jetés sur le trottoir. Mon petit convoi faisait un raffut de tous les diables, mais le bruit me permettait d’éloigner les chiens lorsque j’arrivais dans la rue.
A force d’allers-retours bruyants, de recherches impitoyables, de démontage et montage de meubles, en huit jours mon appartement se découvrit une seconde jeunesse. Je me sentais définitivement chez moi.
Le lit immense que j’avais trouvé et avec lequel je m’étais battue pendant une demie journée tournevis à la main pour qu’il ressemble à la photo sur le catalogue, fut installé à l’étage inférieur plutôt que sur la mezzanine. J’avais eu un mal fou à déplacer le matelas jusqu’ici. Il avait fallu relier plusieurs planches de skate-board entre elles et les tirer à la main dans les rues qui commençaient à devenir peu rassurantes. Les chiens n’étaient que rarement agressifs avec moi, une ou deux fois seulement l’un d’eux grogna en montrant les dents à mon encontre, mais ils avaient en revanche commencé à se battre entre eux et j’étais tombé à plusieurs reprises sur le cadavre en partie dévoré d’un caniche, d’un chihuahua ou d’un chien plus faible. L’arme ne quittait plus ma ceinture. J’espérais ne pas m’en servir avec toute mon inexpérience du tir.
Devant le lit j’aménageais un home cinéma avec écran de projection. De chaque côté du lit, contre les murs et sous les escaliers qui menaient à la mezzanine, j’avais monté deux grandes bibliothèques, l’une supposée recevoir les livres et l’autre les films et la musique. Il y avait peu des trois pour le moment mais j’avais tout mon temps pour les remplir. Au dessus, à l’étage, j’avais monté un bureau, un ordinateur dans son carton attendait patiemment que je me lance dans son installation. Contre l’un des murs une gigantesque armoire recueillait ma garde-robe. Enfin partout de ce côté de chez moi, j’avais installé trépieds, guéridons, petites tables, où reposaient tout un tas de bricoles décoratives, ainsi que sur les murs libres.
De l’autre côté du palier je démontais enfin les étagères si gênantes de la cuisine pour les remplacer par d’autres et j’avais trouvé quelques pièces de vaisselles à l’esthétique plus que convenable pour les remplir en partie.
Dans la salle de bain, un canard en plastique, un rideau de douche multicolore, une vasque un peu design…
Il me fallu par la suite deux jours pour déblayer tout le jardin des déchets qui s’y trouvaient. Je remplis un nombre incalculable de poubelles. J’avais décidé de ne pas balancer dans ma rue tous mes déchets ménagers dans lesquels quelques restes de nourriture traînaient parfois, ça aurait été le moyen le plus sur d’attirer tous les animaux que je voulais pourtant tenir éloignés le plus possible. J’allais donc les porter dans un lieu désigné. La décharge de la ville était devenue déjà le terrain de prédilection de quelques toutous vindicatifs, je n’osais pas m’en approcher trop. Je choisis un terrain de foot de quartier, un assez lointain du mien, dans lequel j’emmenais les sacs. Le boucan du caddie écartait les chiens le temps que je les dépose. Ils se jetaient dessus une fois que j’étais partie et je les retrouvais toujours éventrés et étalés sur l’ancienne pelouse dont les lignes blanches commençaient à s’effacer lorsque je venais en déposer de nouveaux.
Je ne commençais pas le potager dans le jardin, pour l’instant mon régime boite de conserve, pâte, riz me suffisait et je ne saturais pas encore. J’y installais alors une sorte de stand de tir et me promis de m’entraîner à tirer à l’arme tous les après midi à quatre heures et ce jusqu’à ce que la nuit tombe. Ce qui arriverait vite.
Lorsque je finis cet espace d’entraînement je regardais ma montre. Il était trois heures. Ca allait être dans une heure donc. Je fis le tour de ce que j’avais accompli ces derniers jours dans ma tête et… m’aperçus que le plus gros était fait.
Soudain remplie d’un énorme vide, je posais mes fesses sur la pelouse du jardin que j’avais même tondue. Ces derniers temps j’avais toujours eu quelque chose d’important à faire dès que j’en achevais une, mais cette fois rien de précis ne me vint à l’esprit. Il y avait bien entendu de très nombreuses choses à faire, je pouvais aller jouer un peu au billard ou au bowling, installer le projecteur ou l’ordinateur, chercher pour voir s’il y avait une connexion internet dans l’immeuble, aller chercher des livres, des dvd, une console de jeux, rendre les rues moins tristes, fouiller les maisons pour trouver les secrets sordides des gens qui y vivaient… Mais rien de vraiment urgent pour moi et surtout je commençais à percevoir le moment où j’aurai fait toutes ces choses. Et après ?
Je m’étais activée sans cesse depuis la fin de l’humanité, mais j’avais maintenant une heure à tuer et j’ignorais un peu comment la passer. Maintenant que je ne m’occupais plus, je commençais enfin à réfléchir. Penser s’avéra très désagréable.

Partie 5

J’ouvris la porte d’un autre appartement pour m’y installer pour la nuit. Le confort du canapé dans cette partie de la ville était nettement plus appréciable, mais l’odeur de joint imprégnait bien plus nettement le tissu…
Je fermais les yeux devant un mauvais film de samouraï mal doublé et passait une nuit étrange ou Morphée me matraqua de songes plus fous les uns que les autres.
J’ouvris les yeux dès les premiers rayons de soleil, ayant négligé la fermeture des rideaux un peu plus tôt. J’ignorais l’heure car j’avais retiré ma montre avec mes premières affaires et mon portable s’était enfin éteint par manque de batterie. J’en fus très étonnée, j’avais pensé qu’il m’accompagnerait, toujours fonctionnel, considérant que le passage dans le lave-linge hier n’avait pas semblé lui poser de problèmes…
Je me levais de mauvaise grâce, rien ne m’y forçais bien entendu mais justement, le fait que je fasse une grasse matinée une fois de plus n’embêtait personne, ce n’était même plus drôle…
J’aurai aimé piller le frigo mais il était déjà vide, il ne restait que des pâtes dans les étagères de la cuisine, même pas assez pour m’en faire une plâtrée de la même sorte. Je jetais spaghettis et torsades dans la même casserole d’eau bouillante et fut contrainte à avaler un mélange où les unes était trop cuites et les autres pas assez.
Fallait-il que je transporte toujours de la nourriture sur moi pour parer à ce genre d’éventualité ? Je m’apercevais que la façon la moins compliquée de vivre ma nouvelle vie était de m’installer quelque part. Ma voisine ayant défoncé les murs de mon ancien appart’, j’étais résolue à m’en trouver un nouveau dans la journée ! Et puis… soyons honnête, comme si j’allais garder un appartement si minuscule alors que je pouvais être l’habitante de tous les palais !
Seulement soyons honnête, de palais non plus je ne voulais pas. Lorsque je dressais une liste de critères pour ma prochaine demeure il me parut évidant qu’il me fallait éviter toutes les grandes baraques pour une simple et bonne raison ménagère. J’avais déjà du mal à me convaincre de nettoyer ma piaule d’étudiante, ce n’était pas pour passer quatre jours entiers à faire les poussières le jour où il faudrait que je m’y mette. Le but n’étant pas non plus de vivre dans une porcherie même si je me connaissais et étais réaliste sur mes tendances bordéliques prononcées qui faisaient souvent ressembler mon espace de vie aux restes d’un passage d’ouragan… Bref pas grand, mais pas petit non plus…
Je notais aussi : pas de maison mais un appartement. Si possible au premier ou deuxième étage puisque l’ascenseur était devenu une nouvelle phobie. Il s’agissait de ne pas vivre au rez-de-chaussée, par peur là aussi. J’imaginais en effet que si jamais un ours ou un autre animal sauvage parcourait les rues de la ville comme dans tout bon scénario de ville fantôme, alors il aurait un peu plus de mal à me rencontrer si j’habitais dans les niveaux supérieurs. Je pouvais d’ailleurs apercevoir déjà, depuis la fenêtre, chiens et chats domestiques errer dans les grandes artères du centre ville. Pour l’instant ils trouvaient de la nourriture un peu partout mais je me demandais s’ils pouvaient devenir dangereux le jour où ils seraient redevenus entièrement sauvages… Je pouvais aussi accueillir tous les animaux de la ville, les nourrir, m’en occuper et ils m’auraient tous été d’une indéfectible fidélité, mais je n’étais pas vraiment dans le délire SPA et puis sur la ville entière cela devait bien représenter quelques milliers de cabots, sans parler des chats, des hamsters, des lapins nains et des crocodiles dans les égouts…
Troisième point sur ma liste : un jardin ! La vile entière allait devenir mon terrain de jeux, en toute franchise je me moquais comme de ma première couche culotte de posséder un coin de verdure reposant où installer un transat’ et une piscine… Surtout en plein mois d’Avril… Mais je me dis qu’à long terme il faudrait peut-être que je cultive quelques produits frais et j’appréhendais la difficulté de creuser un potager dans le bitume… en fait pour l’instant j’appréhendais encore la simple tenue d’un potager où qu’il soit creusé…
Je jetais un œil sur ma liste. Les trois critères qui y étaient notés m’amenaient à une conclusion : il fallait que je m’y mette dès maintenant !
Après une bonne douche et un changement de tenue pour quelque chose qui me donnait toujours des allures de star du rock je partis crapahuter dans les rues sinueuses de ma charmante et si vide cité. Je n’avais pas vraiment tort à propos des animaux domestiques, quantité de chien ou chat vinrent quémander une caresse que leur maître ne leur donnait plus. Un certain nombre commença à me suivre et j’arrêtais définitivement de me montrer amicale envers les suivants lorsqu’ils commencèrent à se sauter les uns sur les autres pour avoir la priorité de ma compagnie. Doucement naquit dans ma tête la réflexion que, peut-être, il serait de bon ton de me promener avec une arme…
Il me fallu attendre peu de temps avant de m’en procurer une. Dès le troisième appartement visité je tombais nez à nez avec un stock impressionnant de cocaïne et d’arme à feu posés pêle-mêle sur la table basse du salon. Je m’emparais de la plus petite des armes et remplis la moitié de mon sac avec des cartouches semblant correspondre. L’arme trouva une place à ma ceinture après que j’eu trouver le cran de sureté, évitant ainsi de peu de m’envoyer une balle dans la jambe.
Mes recherches immobilières n’avançaient pas très rapidement. Je rentrais dans tous les immeubles, vérifiais s’il y avait quelque chose qui donnait sur un jardin de l’autre côté de la rue, ressortais si ce n’était pas le cas. Ca ne l’était rarement et je passais peu souvent dix minutes d’affilée dans le même immeuble. A ce rythme je parcourais beaucoup de terrain mais j’eu apprécié que cela soit avec des résultats plus concluants…
Lorsque jardin il y avait, je visitais les appartements du premier étage et du deuxième mais n’avais eu le coup de foudre pour aucun d’entre eux. Quinze appartements après celui baptisé « des dealers » et pointé sur la carte dont je m’étais munie comme « Réserve de rêve », je tombais dans un étrange domicile d’où parvenait un bruit tonitruant de cavalcade. Il s’agissait en réalité d’un film de cow-boys qui passait en boucle sur un écran blanc à l’aide d’un projecteur. J’éteignis la machine qui aurait finit à coup sûr par provoquer un incendie. L’étrangeté du lieu ne se trouvait pas dans les mauvais goûts cinématographiques de celui qui avait passé la fin de sa vie ici, mais dans le nombre incalculable de télécommandes de magnétoscope que son esprit dérangé avait amassées et empilées dans tous les recoins !
En dessous de cette couche de matériel électronique je devinais un endroit qui aurait pu être parfaitement agréable et me convenir mais il aurait fallu passer outre le passé de réserve à zapettes du secteur et cela me semblait totalement en dehors de mes capacités… Par contre je tombais sur du beurre de cacahuète importé d’Angleterre dans un placard et l’ajoutais à mon précieux et déjà important chargement de mon sac.
Depuis le premier foyer examiné, j’avais une tendance kleptomane qui voyait le jour. Il est bien connu que les gens ont toujours un truc génial que vous ne possédez pas et que vous convoitez par la suite dans une version « encore plus mieux » que celle du voisin. Je n’avais plus de voisin et me suffisais donc du vol de la dite babiole. Ainsi en plus de l’arme, des munitions et du beurre de cacahuète je m’étais alourdie du poids de deux parfums, d’un vinyle que je ne pouvais même pas lire, d’une petite sculpture d’homme dénudé, d’un nouveau téléphone portable, d’un fer à friser et d’un jeux chinois avec des pions louches dont je n’avais pas encore comprit la règle. Il va de soit que plus le temps passait plus il devenait urgent pour mes frêles épaules que je trouve la résidence de mes rêves !
C’est alors que j’étais sur le point d’abandonner mes tâtonnements vaseux pour aujourd’hui et que je me décidais à entrer dans un ou deux derniers immeubles avant d’entrer de manière définitive dans la vie de nomade, que je tombais sur ce charmant jardin. Charmant est un terme très exagéré en réalité pour nommer cette demie-décharge couverte de bouteilles vides et cassées, de seringues, de chips molles ou écrasées, de mousse à raser, de vêtements en tout genre, de sacs en plastique, de mobilier brisé et d’un furet complètement paniqué qui courrait au milieu de tout ce cirque… Mais l’endroit me plut instantanément.
Le pauvre animal était resté prisonnier du lieu qui était totalement clos une fois la porte qui donnait sur le hall d’entrée de l’immeuble fermée. Lorsqu’il m’aperçut, il fonça sur moi. J’étais persuadée que tenant toujours le battant de la main il allait se faufiler entre mes jambes dans une sortie plutôt héroïque pour une race de truc à poil, mais il n’en fut rien. Il fonça droit sur moi et ne s’arrêta pas. Peut-être qu’il loupa l’écart entre mes pieds, toujours est-il qu’il fonça droit sur ma chaussure. De rage je m’apprêtais à lui coller un coup de pied dont il ne se serait sûrement pas relevé, mais il s’avéra que la bestiole s’était déjà assommée toute seule. Je fronçais les sourcils, perplexe devant tant de maladresse. Pensant qu’une telle bêtise méritait un peu d’attention je sentis poindre un peu de tendresse pour la petite créature. Je la tâtais du bout de ma chaussure pour m’assurer qu’elle ne bougeait plus puis comme elle restait inerte, la pris simplement entre les mains et rentrais dans le hall pour poursuivre la visite des étages.
L’escalier qui y menait ne tenait pas tout à fait droit, c’était comme s’il m’entraînait à chaque marche pour que je fonce dans le mur. La tapisserie qui recouvrait les murs était d’un goût douteux, un mélange de carrés orange et de ronds roses qui provoquaient un début de migraine dès qu’on les fixait trop longtemps. Il y avait deux appartements sur le palier du premier étage, j’entrais dans le premier et découvrais avec plaisir un endroit exactement à l’image de ce que je cherchais. La porte donnait directement dans le salon, je ne fis pas attention aux meubles mais simplement à l’agencement des pièces. Le plafond était haut, la salle comme divisée en deux parties car couverte à moitié par une grande mezzanine. La luminosité cependant n’était pas un problème puisqu’il y avait deux fenêtres sur le mur du fond pour la partie inférieure et deux encore dans la partie supérieure. Pour accéder à cette dernière il y avait deux solutions qui se trouvaient être deux escaliers identiques positionnés chacun contre un mur. Chose étonnante il n’y avait aucune rambarde sur le devant de la mezzanine pour empêcher la chute… En plus de cette grande pièce je trouvais une salle de bain aux proportions ridicules mais aux toilettes séparées et visiblement il n’y avait pas de cuisine, l’ancien possesseur de la demeure avait simplement installé une plaque électrique mobile dans un coin du salon… Cela gâchait évidemment la bonne surprise. Une pièce ne suffisait pas à mon bonheur aussi parfaite qu’elle soit…
Je sortis en espérant trouver dans l’habitation voisine sur le palier un lieu du même genre.
Il ne l’était pas.
La porte donnait une fois de plus dans le salon mais il était plutôt petit et paraissait ridicule avec un plafond si haut pour une absence désolante de mezzanine… Sa taille réduite s’expliquait toute fois par la présence d’une cuisine américaine qui bouffait la moitié de l’espace. J’en détestais la couleur des placards.
Ce fut au cours de cette pensée profonde que le furet sorti de sa léthargie. Il s’échappa de mes mains dans un saut spectaculaire et entreprit un sprint dans les autres pièces de la bâtisse non sans s’être emmêlés les pattes dans sa queue et s’être retourné sur lui-même avant de recourir de plus belle. J’ignore pourquoi je me mis à le poursuivre plutôt que de partir tranquillement. Toutefois cette cavalcade m’entraîna jusqu’à la salle de bain qui était… elle ne pouvait être que merveilleuse puisqu’elle abritait une baignoire ET une douche. C’est toute seule et oubliant le furet que je me pris au jeu et allais découvrir la dernière pièce. C’était une chambre toute bête au plafond toujours immense.
Je mis enfin la main sur le furet qui, lassé de cette petite battue, surtout qu’il avait foncé dans la moitié des objets qui traînaient par terre, se laissa soulever sans histoires. Je le présentais au niveau de mon visage et lui annonçais calmement qu’il était un génie. J’avais enfin trouvé ma résidence de rêve ! Le mammifère poussa un petit cri désagréable qui était pourtant bien sa façon de communiquer son contentement.
« - Bon il y a des travaux à faire, des trucs à bazarder et d’autres à amener, mais je le prends ! »
Le furet, qui pour l’occasion faisait office d’agent immobilier passablement myope, fut reposé au sol dans le but louable d’une remise en liberté, mais il ne bougea pas d’une phalange, pour autant que les furets aient des phalanges… Quand je retournais de l’autre côté du palier il me suivit en se dandinant.
« - Bon okay, une bestiole je veux bien mais tu seras la seule, je ne suis pas un refuge ! »
Je plaçais mes mains sur mes hanches et poussais un soupir de satisfaction en admirant mon superbe salon et sa mezzanine. Puis d’un demi tour admirablement exécuté malgré les contusions dues à la chute du matin même, je jetais un œil à ma cuisine dans l’autre appartement.
« - Ouais… Je prends les deux ! »
Je sentis qu’à partir de ce moment là les choses sérieuses de ma nouvelle vie commençaient.

Partie 4

Se réveiller sous un éclairage de néon devant la tête coupée d’un nain de jardin géant fut une expérience hautement traumatisante de mon existence.
Je détestais les nains de jardin, comment pouvait-on faire confiance à ces petits bonhommes ? ils sont toujours affublés d’un de ces champignons rouges à pois blancs que tout le monde sait être vénéneux, mais ça n’inquiète personne !
Mon premier réflexe au réveil fut donc de frapper très fort cette tête de nain au faux sourire charmeur et ainsi de me faire très mal. Je poussais un long hurlement de douleur et me précipitais sur les restes d’un barbecue pour frapper le visage malicieux avec et le réduire en poussière.
J’étais à présent parfaitement réveillée. Physiquement. Dans ma tête c’est comme si je me réveillais d’un mauvais rêve et j’étais encore dans le flou qui m’empêchait de réfléchir consciemment à ma situation…
Je fis le tour des rayons pour trouver de quoi faire mon petit déjeuner : des céréales, du lait et du saumon fumé. J’hésitais trente petites secondes à prendre des vêtements car les miens sentaient le rance, mais j’avais peur de ne pas réussir à enlever l’antivol et de faire sonner les panneaux aux sorties des caisses. En plus je savais que je trouverai des fringues bien plus sympas dans des vraies boutiques. Je sortis du supermarché, mon sac à la main, avec la sensation de faire quelque chose d’interdit. Je résistais à la tentation de déposer mes vingt centimes dans la caisse, chose qui aurait pourtant quelque peu apaisé ma conscience…
Au dehors une musique gaie et pleine d’entrain m’accueillit, je me concentrais intensément sur elle car elle masquait à peine le silence de plomb qui régnait derrière. Quelle étrange sensation, ne plus rien entendre, juste un bourdonnement dans ses oreilles. A cet instant précis le silence était presque douloureux. Je ne l’avais jamais connu comme cela, il semblait broyer ma poitrine.
J’appréciais la présence des enceintes qui empêchaient un silence total et m’aidaient à me sentir un peu moins seule au monde. Ma tête commença à hocher de manière ridicule en rythme et même parfois à partir à droite ou à gauche. J’avais l’air d’une parfaite crétine mais puisque personne ne pouvait me voir…
Avec un pas de danse étrange digne des plus grandes comédies musicales de l’histoire, j’atteignais la première porte d’immeuble qui se présentait à moi. Je voulais éviter l’appartement du rez-de-chaussée, je me doutais que ces derniers temps ils avaient du voir du monde défiler et que leur état ne devait pas être très flatteur pour les anciens propriétaires. Le premier étage ferait donc l’affaire.
Je snobais l’ascenseur bien que la perspective de ne pas monter les marches m’attirait. Ce ne serait plus jamais le moment de rester coincé dans une de ces petites cabines exiguë, car si la chose arrivait je craignais d’y pousser mon dernier soupir à attendre de l’aide…
Le fait d’avoir connu la date de la fin du monde à l’avance avait certains avantages, un m’apparaissait maintenant clairement : aucun habitants de la ville n’avait fermé son appartement à clef. Un petit salon m’attendait, il y avait de nombreux verres vides sur la table basse et quelques cendriers renversés qui collaient très bien avec l’odeur de transpiration-cigarette-déchets-organiques. Ca n’était pas si différent de ce que j’avais connu dernièrement et ça ferait l’affaire.
Je posais mes courses au milieu de la pièce et entreprit l’exploration des placards. J’y dénichais un bol, une cuillère et un DVD de dessin animé que je voulais justement revoir depuis un moment. Je collais un coussin sur le sol et m’affalais dessus en ayant au préalable lancé la lecture du film sur la télévision. La chose du se faire manuellement car la télécommande avait disparue…
Je manquais de peu de m’étouffer avec une céréale vindicative mais passais dans l’ensemble un moment agréable à contempler l’écran. Je finissais le film en me roulant des tranches de saumon fumé entre les doigts que j’essuyais ensuite gracieusement sur mon pantalon. Je fus fière de constater que la scène avec la sorcière pouvait être regardée sans que je me cache sous ma couette, comme c’était le cas lorsque j’étais enfant. Elle me parut même sympathique à côté de l’apparition bien trop fréquente d’une princesse qui passait sa vie à faire le ménage et qui n’avait reçu comme seul et unique don, que la capacité d’ameuter tous les animaux de la forêt à chaque fois qu’elle chantait… Mon tribunal intérieur eu aussi tôt fait de déclarer les sept nains coupables de quelques crimes odieux car il fallait forcément qu’ils soient des fugitifs pour continuer à ramasser autant de pierres précieuses à longueur de journée et pourtant continuer à vivre dans une maison ridicule au milieu de nulle part. Blanche neige n’était qu’une femme vénale finalement… Une fable moderne comme on les aime…
La nuit sembla tomber rapidement et je décidais de reporter au lendemain les choses à faire plutôt que d’aller me balader dans le froid et l’obscurité. Je m’étais levée il y a peu mais les nuits blanches avaient été assez fréquentes pour que je puisse me recoucher sans trop de difficulté. Le lendemain j’étais décidée à me lever tôt mais en attendant je comptais bien m’abrutir de dessins animés. Cette mission auto-fixée fut accomplie sans le moindre incident fâcheux et mes paupières choisirent de se clore de manière prolongée devant les aventures mouvementées d’un peu plus d’une centaine de chiens, moment approprié car j’avais du mal à les distinguer tous personnellement.
La sonnerie de mon portable retentie peu avant neuf heures. A peine un œil ouvert et la situation comprise, je me jetais sur l’appareil et décrochais en poussant des « allo » désespérés. C’est parce que la musique continuait à se faire entendre dans mon oreille avec la ferme intention de me rendre sourde que je me rendis compte qu’il ne s’agissait que de mon réveil que j’avais oublié d’enlever la veille. Je le coupais, à peine agacée, et me recouchais. Ce n’était pas le tout mais je comptais me lever tôt moi et j’allais avoir besoin de toutes mes heures de sommeil.
Je rouvris un œil vers midi et demie, une demie heure plus tôt que l’heure que j’avais initialement prévue. J’avais la bouche pâteuse et ma joue couverte de bave était assortie à la moitié gauche de mon oreiller. Ma mâchoire s’écarta dans un bâillement gigantesque. Dans un premier temps je fus surprise par ma propre haleine puis je me rappelais avoir mangé du saumon fumé quelques heures auparavant.
Je pris la décision de me traîner hors du lit jusqu’à la douche. Le jet d’eau chaude qui me coulait sur la tête et quelque peu dans les yeux acheva de me réveiller. Je pris conscience d’être encore habillée et me dénudais à la hâte avant de balancer mes affaires par-dessus la cloison de plexiglas.
J’attendis que l’eau à mes pieds passe du noir grisâtre épais au transparent coulant puis sortis dans une agréable odeur d’amande douce. Je ne pouvais pas remettre mes anciennes affaires, qui ne pouvaient désormais satisfaire que l’appétit d’une poubelle pas trop à cheval sur ce qu’elle contenait. Le chauffage poussé à son maximum aidant je me promenais nue dans l’appartement, cherchant quelque chose à me mettre en attendant de trouver mieux. Dans un placard sentant à plein nez le produit anti-mites je dénichais une tonne de pantalons de jogging taille quarante quatre et décidais qu’il était temps de changer d’appartement. A l’étage supérieur je n’eu pas tellement plus de chance sur le contenu des armoires mais au moins c’était ma taille…
Je redescendis pour prendre à nouveau un super petit déjeuner, laissant à la poubelle la moitié de mes céréales qui avaient trop ramollies. Ce geste me fit prendre conscience qu’il n’y avait plus d’éboueurs pour ramasser les poubelles et je me promis de ne plus y jeter n’importe quoi. Le reste du saumon fumé y passa quand même, de toute façon je ne comptais pas rester dans cet appartement-ci alors je me moquais bien des odeurs de décomposition qui allaient aromatiser l’atmosphère ! Les arômes de ma propre bouche m’inquiétais d’avantage pour le moment et je me remplis la bouche de dentifrice pour être sur de faire passer l’odeur sans me servir de la brosse à dent des précédents propriétaires, chose qui me répugnait sensiblement.
J’étais enfin parée pour une journée bien remplie ! J’allais d’ailleurs la commencer avec une séance de shopping comme je n’en avais jamais faite ! C’était bien la première fois que le renouvellement de ma garde robe me mettait d’humeur si joyeuse. Mes pas sur le parquet s’accordèrent avec mon humeur et je descendis l’escalier de l’immeuble en sautillant de marche en marche. Je ne loupais évidement pas de me prendre les pieds l’un dans l’autre et de finir la descente dans une chute mémorable qui laissèrent bien entendu par la suite de nombreuses tâches jaune-verte tirant sur le bleu sur mes membres endoloris. Je retournais sur mes deux jambes dans une attitude à la « on a rien vu du tout », qui, personne n’est là pour le confirmer mais je l’assure, était très réussie et presque convaincante !
Dehors j’inspirais une grande goulée d’air frais et me mis en route pour le centre ville. Voir les rues désertes était quelque chose auquel j’allais devoir m’habituer, je trouvais ça plutôt intimidant. Toutes ces façades silencieuses semblaient animées d’intensions malveillantes à mon égard. Il faudrait que, dans les jours suivants, je fasse quelque chose pour rendre les bâtiments moins sinistres, j’avais à ce propos une petite idée qui me courrait derrière la tête mais il n’était pas encore temps de la mettre à exécution.
Les rues commerçantes ouvraient toutes leurs boutiques à ma seule consommation. Bien entendu la plus part avaient été saccagées et pillées mais il restait bien assez de produits sur les présentoirs pour me faire plaisir. J’avançais automatiquement vers ces boutiques où j’avais toujours repéré des vêtements superbes mais hors de prix. Cette fois il n’y aurait plus rien pour m’empêcher de porter ce que je désirais.
La semaine avant la soit disant fin du monde les pillages avaient commencé et il était déjà possible alors de porter ce que l’on désirait mais les magasins étaient encore plus remplis qu’un premier jour de soldes et les gens s’en lassèrent très vite. Seul le centre commercial demeura un centre de pillage à temps complet.
Jusqu’ici je n’avais pas été très féminine dans ma façon de faire des achats vestimentaires. Alors que les autres filles s’organisaient en bande pour passer des après-midi shopping à essayer des centaines d’habits qu’elles n’achetaient même pas forcément. Je détestais simplement passer la porte d’une boutique affichant pantalons, tee-shirt, chemise et autres, en vitrine. Quelle horreur que ces endroits à la climatisation toujours trop poussée et remplis d’une foule de grognasses en minishort toujours bien mieux foutu que vous ! Vous vous y sentiez toujours épiée par les vendeuses et en réalité c’était bien simple, dès que j’y mettais les pieds je n’avais qu’une envie, c’était d’en sortir. Jamais personne n’avait été plus rapide que moi pour essayer des affaires. Pour me convaincre d’y faire ma tournée annuelle, la seule manière était de me rende compte qu’en faisant tourner une machine par semaine je n’avais plus assez de fringues sympa pour porter quelque chose propre du lundi au dimanche…
La première boutique que je visitais fut en toute logique un magasin de lingerie. Je pris autant de plaisir à essayer un nombre incalculable d’ensembles en paradant sans pudeur devant la glace, qu’à jouer le rôle de ma propre vendeuse et farfouiller dans les tréfonds des réserves. Le fait d’être seule me donnait en plus l’audace de porter des choses bien plus osées que d’ordinaire. Adieu culottes en coton, bonjour dentelles affriolantes ! Le style sexy que j’avais jusqu’ici tenu à l’écart de ma personne, plus par peur que par manque d’intérêt, me sautait au visage et ma foi, c’était jouissif de voir que moi aussi je pouvais me permettre de porter des trucs pareils ! Je dénichais cinq ensembles qui auraient du me coûter la peau des fesses et me décidais sur l’heure à en porter un particulièrement magnifique dans les tons bruns soulignés de motifs en dentelles blanches pas dégueulasses du tout ! Je fus à deux doigts de siffler pour approuver mon reflet dans la glace.
Je renfilais tee-shirt et jogging pour continuer ma tournée des établissements. A l’abri de tout regard j’eu presque envie d’enfiler, juste pour essayer, la presque totalité du stock de chaque magasin. Ce ne fut que de cette manière en réalité que je me rendis compte du style vestimentaire qui m’allait le mieux et que je préférais. Il était bien loin de celui que j’avais l’habitude de porter. Je me sentais en plus l’obligation, car d’une certaine manière je vivais une aventure fantastique digne des meilleurs films hollywoodiens, de me fringuer telle une héroïne. Il va de soit que cela m’aida à mettre en valeur mon postérieur et ma poitrine…
A la fin de la journée, c’est une Ambre plutôt sympa, sans me lancer trop de fleurs, qui se retrouvait au milieu de la rue les mains chargées de paquets. J’avais habillé mes pieds avec, à défaut des chaussures à talon avec lesquelles je n’arrivais pas à me déplacer, des chaussures presque plates en cuir vieillies et à bout pointu. C’était étrange mais définitivement ce que j’avais trouvé de plus classe ! Mes jambes étaient moulées dans un jeans taille basse tendance « destroy », j’avais pensé que ce serait de bon ton avec l’ambiance des lieux. Je portais en guise de haut une chemise blanche plutôt moulante et assez longue, sur laquelle étaient cousus des entrelacements de fils plus foncés rappelant les ramures d’un arbre. Au dessus de cette splendide chemise j’avais ajouté une veste cintrée marron en cuir elle aussi et à la coupe particulièrement originale. Bracelet fin, ceinturon de cuir, boucles d’oreille discrètes et pendentif en pierre de jade complétaient à merveille cette admirable tenue.
Je me sentais une autre jeune femme et lorsque je me regardais dans un miroir je ne pouvais que regretter de ne pas avoir osé plus tôt me vêtir de la sorte. J’étais vraiment passé à côté de la manière la plus simple de m’envoyer en l’air bien plus souvent !
Je manquais de peu d’enchaîner avec les instituts de beauté pour m’initier aux secrets d’un maquillage parfait, mais la nuit déjà bien entamée et l’idée de devoir passer une demie heure devant la glace tous les matins pour que nul autre que moi ne voit mes efforts me convainquit d’en rester là.

Partie 3

C’est un accès de toux roque qui me réveilla. Je mis quelques secondes avant de comprendre qu’il venait de ma propre poitrine. J’avais une envie monstrueuse de restituer le contenu de mon estomac et l’impression sournoise qu’un imbécile de farfadet avait élu domicile dans ma tête avec la ferme intention de refaire à sa sauce les plans du bâtiment. Ainsi il en était à l’étape où il abattait les murs à grands coups massue. Je me fis la réflexion que la fin du monde avait une fâcheuse tendance à impliquer des massues et dans cette utilisation précise cela me dérangeait au plus haut point.
J’étais toujours dans le tambour de la machine, toute recroquevillée comme j’avais réussi à y entrer. Le fait donc que mon genou gauche me chatouillait l’oreille n’était pas pour freiner l’humeur maussade que je sentais poindre en moi.
Je me rendis compte que je tanguais. J’ignorais toutefois s’il s’agissait d’une trop forte gueule de bois, ou si c’était le tambour qui tournait encore légèrement sur son axe…
D’autres questions venaient sans attendre leur tour. Est-ce que j’étais morte ? Pourquoi avais-je tous les membres si engourdis ? Pourquoi avais-je tellement envie de crème au chocolat… ou à la vanille…
Je me doutais que ma tentative d’électrocution n’avait pas fonctionné jusqu’au décès mais suffisamment pour m’assommer. C’était tout aussi bien. Je me promis de ne plus jamais retenter l’électrocution si jamais j’en avais encore le temps. C’était tout sauf amusant, il n’y avait eu que la préparation qui avait été à peu près plaisante… Je me convaincs que la meilleure chose à faire à ce moment précis était encore de sortir de la machine, surtout que plus les secondes défilaient plus un sentiment de malaise s’infiltrait en moi sans que je puisse en déterminer l’origine.
En faufilant ma main pour atteindre le trou, je buttais sur le sèche-cheveux, lamentablement coincé entre ma cuisse et la vitre. Je l’attrapais pour observer que le bouton était encore en position marche. Puisque je n’étais pas noyée, donc que la machine n’avait pas été jusqu’à l’étape essorage, j’en déduisis que j’avais simplement fait sauté le courant. Je passais enfin ma main dans l’ouverture et ouvris la porte de ma prison.
Quelque chose n’allait vraiment pas. J’aurais aimé pouvoir comprendre de quoi il était question mais il était encore trop tôt pour que toutes mes pensées arrivent à se faire un chemin de synapses tenant la route et créer une idée cohérente. En contre partie cependant je me rendis compte que je ne portais même pas mon tee-shirt des stones, j’avais pitoyablement oublié de l’enfiler avant d’entrer dans le lave-linge tout à l’heure.
Je sortis enfin du tambour. Une sortie peu glorieuse car je m’étalais de tout mon long par terre, la joue écrasée sur le carrelage sale, les yeux fixés sur la pièce d’un euro que je découvrais au milieu de la poussière sous la machine. Je me redressais comme je le pouvais, m’étonnant que mon épaule ne soit pas restée au sol. Je faisais face au mur du fond et regardais sans véritablement le voir le panneau de tarifs. Il y avait vraiment quelque chose qui clochait. Il fallait que je me concentre, que je comprenne quoi, car l’angoisse me remontait le long de l’échine comme si on m’avait passé un glaçon dans le dos.
Alors ce fut brutalement évident et cela me fit un tel choc que je tombais à la renverse et pestais intérieurement pour la douleur qui naissait dans mon postérieur.
Il n’y avait plus un bruit.
Pas de musique affreusement fausse. Pas de klaxon pressé dans un rythme improbable. Pas de cris hystériques, pas de pleurs, pas de râles, pas de discussions calmes, pas de sifflements, pas d’insultes, pas d’hurlements désespérés, pas de sanglots étouffés, pas d’appels au secours. Pas de grincements de métal des voitures sur lesquelles on saute. Pas de battements de semelles sur l’asphalte. Pas de coups de feu. Pas d’explosions de matériel hifi balancé depuis les fenêtres. Pas de crépitements d’incendie. Pas de vomissements incontrôlés. Pas le moindre souffle excepté le mien qui s’accélérait sensiblement.
Mon buste s’élança dans la volonté de faire un demi tour sur lui-même et manquant de peu de détacher ma colonne vertébrale contre laquelle remontait une fois de plus un frisson de terreur intense. Il n’y avait plus personne dans la rue.
Mais où étaient passés tous ces abrutis ? Je repris appui sur mes jambes et me relevais. Ce qui me parut tout d’abord évident c’est qu’il devait se passer quelque chose d’extraordinaire quelque part, un événement qui réunissait tout le monde et que j’étais en train de manquer.
Je sortis sur le trottoir et hurlais pour savoir s’il y avait quelqu’un. Seul un aboiement de chien me répondit depuis une direction assez floue. Je marchais jusqu’au bout de la rue, jusqu’au carrefour. Personne. Il y avait un peu plus de bruit pourtant : une de ces enceintes géantes hurlait de la musique, mais je pouvais me rendre compte d’ici que la foule habituelle qui dansait toujours devant n’y était pas. Le titre suivant, programmé pour enchaîner sans coupure sonore commença. C’était le générique de Candy et ça plus que tout autre chose fut le déclencheur d’une panique sans nom.
J’essayais de raisonner un minimum pour déterminer une direction où chercher les gens. Il n’y avait en réalité pas tant d’endroits qui pouvaient accueillir une telle foule et le plus astucieux à cette heure se trouvait être le centre commercial. Je m’y rendis d’un pas pressé mais le manque de bruit une fois de plus fut la seule chose qui répondit à mon approche.
Il n’y avait effectivement personne ni devant ni à l’intérieur de l’immense structure. Plus bizarre encore il y avait des cartons éparpillés partout sur le sol, comme si les gens avaient laissé tomber tout ce qu’ils faisaient avant de partir. Cela paraissait insensé, pour ces gens avoir quelque chose dans les mains et le garder le plus longtemps possible était revenu à tenir un totem religieux. C’était leur dernière barrière contre le monde, leur protection, la dernière croyance athée. Je ne crois en rien mais je crois en cette machine à expresso que je tiens dans les mains.
Je ne savais pas vers quoi ils avaient déguerpi mais ça devait être quelque chose d’extrêmement rassurant pour se détacher de tout cela.
Quelque soit cette chose elle n’était pas ici. Il n’y avait plus qu’une seule solution : le stade de foot ! C’était tout à fait cohérant, quand tout le monde se met sur la gueule le meilleur moyen de réconcilier les gens étaient encore de les regrouper autour d’une pelouse impeccablement tondue pour suivre le fabuleux destin d’un ballon spécialement cousu par un petit malaisien. Le dit ballon était confié à une poignée d’homme qui, contrôlé par leur pulsion masculine, ne pouvaient s’empêcher de frapper dedans. Toute cette testostérone en ébullition par un mystérieux procédé se répercutait sur tous les voyeurs alentours, même les femmes qui pouvaient donc jouir, pendant une bonne heure et demi, de la capacité d’hurler avec une voix de barytons et, mais cela n’avait jamais été prouvé encore, de l’obtention d’une pilosité aussi développée qu’éphémère.
Je partais donc pour le stade, cette fois à une vitesse bien moins soutenue car je n’avais jamais été très sportive et que la marche accélérée n’était tout simplement plus possible. Je ne croisais pas un chat en chemin. Ou plutôt si, je ne croisais qu’un chat en réalité. Il n’y avait même plus un cadavre couché par terre, pas une seule overdose visible ou victime de chasse à l’homme…
Arrivée dans la rue du stade je commençais à douter de mon ouïe. Ce genre d’événement sportif est toujours l’occasion d’hurler les pires insanités envers l’arbitre ou de rendre sourd son voisin avec une utilisation exagérée de la corne de brume. Aucun bruit ne ressemblait à ça.
Il n’y avait personne une nouvelle fois. Le lieu était désert mais je ne voulais pas l’admettre, je gravis quand même les marches pour atteindre la tribune et tomber sur la vue d’une pelouse fraîchement tondue, mais vide. J’insultais ce vide pendant les prochaines secondes puis réussis enfin à me calmer.
Je ne comprenais absolument plus rien, ou bien si, je commençais doucement à me douter de quelque chose mais l’idée était bien trop alarmante pour que j’accepte de la laisser venir.
Mes yeux se posèrent sur le panneau d’affichage des scores. Un bug devait avoir atteint les circuits électriques car les chiffres défilaient sans contrôle à une vitesse folle. Juste au dessus pourtant quatre d’entre eux restaient bel et bien en place. Ils indiquaient l’heure. Avec lenteur je levais mon poignet pour m’assurer qu’ils n’étaient pas figés par erreur, mais les aiguilles de ma montre donnaient la même indication à quelques minutes près. Il était dix-huit heures quarante sept.
Le monde n’avait pas disparu… Le monde non, mais les hommes… J’attrapais un cadavre de bouteille de bière sur un des sièges et le jetais de toutes mes forces dans le reste des gradins.
« - ET MOI ALORS ?! »
Le vide se vit insulter de plus belle, j’enchaînais ensuite sur ce bon dieu de siège qui venait de me frapper le tibia, sur ces étoiles débiles, sur l’heure, sur mon tee-shirt mouillé qui me collait à la peau, sur la pelouse, sur les cages de but et sur le prix des billets de train. Je stoppais les jurons par obligation, car je n’avais plus de salive. Mais dans mon élan j’arrachais mon portable de ma poche et appelais tous les numéros de mon répertoire. Cette fois il n’y eu pas de tonalité occupée pour me répondre mais une sonnerie banale qui menait finalement sur les répondeurs de tout un chacun.
N’ayant plus rien à portée de main à balancer je me mis à frapper sur les sièges dans un combat acharné qu’ils remportèrent. Parce que ma main me faisait affreusement souffrir et qu’elle commençait à tirer sur le violet, je repris mon souffle et me mis simplement à bouder, assise sur les marches entre deux rangées.
J’étais blasée, à chaque fois qu’il y avait un problème ça tombait sur moi ! Le monde humain avait disparu de la façon la plus mystérieuse qu’il soit et on m’avait oublié ! Voilà, maintenant j’étais, jusqu’à preuve du contraire la seule personne encore présente dans l’univers, mais ce statut ne m’étais accordée qu’à la condition que, quelques minutes auparavant, j’avais été la personne la plus insignifiante du monde, tellement insignifiante que je pouvais bien être encore présente, on s’en fichait !
Un bourdonnement singulier agaça mon oreille. Je battais la main autour de ma tête par réflexe puis plantais mon regard sur l’insecte coupable d’un tel affront. Il s’agissait d’un moustique. Il n’en fallait pas plus pour que j’explose.
« - Quoi ! Nan mais c’est un comble ! Alors la race humaine entière se volatilise comme par magie mais alors ces salauds de moustiques eux on les laisse tranquille ! Qu’est ce qu’ils ont de plus que nous les moustiques hein ? Ces petits machins ailés sont une des pires plaies qui existent mais ils ont le droit de vivre ? C’est fort ça ! Ah je ne sais pas qui s’est occupé de la fin du monde mais ça a été bâclé tout ça ! En plus qu’est ce qu’il fait là en plein mois d’Avril ce moustique ! Ah si ça se trouve c’est eux ! Ce sont les moustiques ! Ils nous ont tous tué ! Mais moi vous ne m’aurez pas, ah ça non, vous ne m’aurez pas ! Allé viens saleté de suceur de sang, viens te battre ! On fera un combat de filles, ongles contre trompe ça te va ? Allé, allé, viens ! »
J’applaudissais à tout rompre sur le passage du moustique, mais il est bien connu que cette méthode ne fonctionne jamais et qu’il ne se retrouva pas une seule fois prit entre mes deux mains. Je finis par le perdre simplement de vue. Je me rassis sur l’escalier pour bouder de plus belle.
« - Nan mais sérieusement… qui que vous soyez, venez me chercher aussi… me laissez pas toute seule… »
Les trente prochaines minutes furent très longues mais elles me permirent de réaliser que personne ne viendrait me chercher et aussi que j’étais dans un stade de foot alors que je détestais cet endroit. Je m’appuyais sur le siège à côté de moi, cachant de ma main l’inscription « nike ta merre » qu’on y avait écrit et me mis debout.
Je dévalais les gradins et sortis du stade, je courus pendant une bonne heure à travers les rues de la ville, les muscles de mes jambes souffrant affreusement de cette course, mais la douleur ne pouvait m’arrêter, il devait bien y avoir quelqu’un d’autre. Je ne pouvais pas être seule !
Tandis que les larmes coulaient sur mes joues sans que je ne m’en rende compte je finis enfin par m’arrêter. Je me tus, moi qui hurlais à plein poumon jusque là. J’avais du mal à respirer. J’avais du mal à penser. Je m’affalais à même le sol, indifférente aux petits morceaux de verres, reste de bouteilles d’alcool, qui me rentraient dans la peau.
J’étais peut-être morte. C’était peut-être ça la vie après la mort, même si ça ne semblait n’avoir aucun sens… le seul moyen d’être sûr, si j’étais bien un fantôme était d’attendre voir si j’allais vieillir. Ma seule référence en la matière était Casper, mais j’étais presque sûre que les morts ne vieillissaient pas.
Je ne savais rien. Des années que l’on faisait tout un battage d’information sur la mort, des années que j’y prêtais une oreille discrète, mais une oreille tout de même, mais je n’étais même pas capable de savoir si la grande faucheuse avait eu ma peau…
Vivante ou morte j’étais seule. Cela valait peut-être mieux, je n’aimais pas l’idée de devoir partager ma vie avec une personne uniquement sous le prétexte d’être les derniers survivants. Je voulais croire que je décidais moi-même qui je pouvais apprécier, mais je me doutais que s’il n’y avait plus qu’une autre personne sur Terre avec moi, je finirai par m’y attacher par dépit, par obligation en vue des circonstances…
Je voulais penser à autre chose. Je voulais même arrêter de penser. J’eu faim.

Le super marché était un vrai capharnaüm. Le chant du cygne de l’humanité avait été un grand élan de destruction. Pour avoir été à la place de toutes ces personnes se croyant à la fin de leur vie, je savais ce qu’il avait pu leur passer par la tête. On pouvait tout saccager, de toutes manières il n’y aurait plus personne pour en profiter après… Ils avaient fait la chose très bien cela dit. La plus part des rayons étaient au sol. Il y avait de la nourriture étalée par terre dans tous les recoins. J’eu du mal à retrouver au milieu de cette pagaille le rayon des laitages, j’ignore comment mais il s’était retrouvé à côté de celui de la lessive, à moins que toute cette poudre blanche ne soit pas de la lessive mais du sucre glace… J’hésitais à aller chercher une crème au chocolat, l’allée était une marre de fromage blanc et j’aimais suffisamment mes chaussures pour ne pas les sacrifier en passant au travers. Je fis un détour spectaculaire en passant par-dessus les rayons. Le fait d’être seule avait cela de bon qu’aucun vigil aux allures de gorille élevé aux OGM ne venait me faire la morale comme quoi on ne grimpait pas dessus. J’obtins enfin ma crème au chocolat que je dégustais comme je le pouvais puisque je n’avais pas pensé à apporter de cuillère.
J’ignorais si c’était en réaction au fait de me nourrir ou non, mais je me rendis compte que l’effet des drogues entamait une baisse caractéristique. J’étais en pleine descente et cela ne me mettait pas dans les meilleures dispositions possibles. Plus particulièrement le manque de sommeil fit une apparition fulgurante. Dormir fut la seule volonté qu’il me restait. J’aurais pu dormir là au milieu du fromage blanc mais je m’octroyais une dernière dose de courage pour trouver le rayon « maison et jardin » et m’assoupir dans la seule chaise longue que je trouvais sans pied manquant. Le sommeil ne se fit pas prier et s’empara de moi dans la seconde.

Partie 2

Je regardais ma montre : 13h28. C’était idiot mais le temps me paraissait presque trop lent. J’avais hâte que tout ce cirque finisse. J’avais un mal de crâne intenable et un goût de paprika mentholé dans la bouche.
En plus la fin du monde, histoire d’en rajouter une couche, avait choisit Avril pour arriver. Avril ! J’avais froid. Pas froid parce que je sentais l’air frais sur ma peau, non j’étais trop saoule pour ça, froid juste par principe. C’était ma façon à moi de protester et je la trouvais des plus originales puisqu’elle n’impliquait pas d’être nu comme la plus part de celles que les autres expérimentaient…
Je m’assis par terre, les genoux repliés sur la poitrine, mes bras vinrent les entourer et je me mis à penser. Les mêmes questions depuis quatre ans... Comment cela allait se passer ? Est-ce que nous allions souffrir ? Une vie après la mort ?
Depuis trois ans des gens avaient prit place sur des piles de cageots de fruits de supermarchés pour crier leur vérité à ce propos au milieu de la rue. J’avais l’impression d’avoir tout entendu. La plus part des versions de la fin du monde sorties des textes sacrés étaient simplement trop flippantes pour que j’y porte le moindre intérêt. Je leur préférais les théories modernes.
Il y avait celle en faveur des dents blanches que ma mère affectionnait particulièrement, mais aussi celle des Delta778ZQ : après la mort nous serons tous recyclés en canette de bière par le seul et unique survivant de la terre, à savoir Michel Rinneau, un facteur désigné par le sort parmi les adeptes.
Ma version préférée du désastre racontait que la Terre allait être prise pour un moustique par des extraterrestres géants. Cela nous laissait deux morts possibles, une rapide et efficace : une tapette à mouche qui nous écraserait contre ce que nous aurions pu un jour considérer comme les bords de l’univers : en réalité il aurait s’agirait d’un poster de l’espace collé sur le mur d’une chambre d’adolescent passionné de science fiction. Nous y aurions formé une tâche qu’il aurait imaginé être une nouvelle constellation. Ou bien une mort lente et douloureuse à coup de bombe d’insecticide. Nous allions donc finir notre vie et reposer sur les poils d’une moquette sale jusqu’à ce que quelqu’un se décide à passer l’aspirateur. Au moins espérions nous que l’extraterrestre en question aurait oublié d’ouvrir les fenêtres et se serait asphyxié en même temps que nous.
Quand à savoir s’il y avait une vie après la mort, j’espérais tout bonnement que non. Pour faire quoi ? Autant se satisfaire simplement de la vie…
La réincarnation pouvait être cool pendant trente secondes lorsque je l’imaginais, passé ce délai je regardais tout autour de moi et me demandais l’intérêt de remettre tout ce cirque ! Comment pouvait-on donner une deuxième chance à l’homme quand on voyait ce type là qui essayait de trouver quelqu’un prêt à lui rentrer une canette de bière dans le c… enfin vous voyez de quoi je parle…
Ma propre version de la fin du monde ou de la suite après la mort impliquait une pompom girl, c’est ce que j’avais décidé mais je ne savais pas encore quel rôle elle jouerait dans tout ça... Ce n’était déjà pas mal d’y avoir pensé et ça valait bien le reste…
Je repassais ensuite dans ma tête la fameuse liste. Celle que tout le monde s’était amusé à faire depuis quatre ans : « Tout ce que je veux faire avant de mourir », une liste stupide, mais comme tout le monde j’avais essayé d’en réaliser la majeure partie. J’avais sauté à l’élastique, j’avais apprit à marcher sur les mains, j’avais couché avec un inconnu en plein milieu d’un champs histoire de faire une pierre deux fantasmes et découvrir que le blé était un sol des plus inconfortables, j’avais fait le tour de l’Europe et quelques pays du reste du monde, je m’étais faite tatouée, j’avais mangé des oursons en guimauve recouverte de chocolat jusqu’à en vomir, j’avais mis le feu à une voiture, je m’étais rasé le crâne deux fois, j’avais tenté de vivre quatre jours dans une armoire et la liste se prolonge encore...
Il y avait eu aussi ce que je n’avais pas prévu dans la liste mais dans lequel j’avais été embarqué et que j’avais donc rajouté sur le tas : nager dans une piscine remplie de lait, faire une overdose, participer au record mondial de la plus grande sculpture en capote, dormir pendant quatre jours, parler à un lampadaire en étant persuadée qu’il était ma tante…
Il y avait malheureusement aussi tout ce que je n’avais pas fait dans cette liste, tout ce qui impliquait un futur plus long : devenir avocate, écrire un livre, lire toute la pléiade, dire à mon gamin « File dans ta chambre ! », plaquer ma carrière d’avocate et devenir rock star, voir enfin une voiture voler et des robots devenir nos domestiques…
Et enfin il y avait cette dernière petite case non cochée, une qui pourtant ne concernait pas le futur, quelque chose que je pouvais faire n’importe quand : « faire tomber un sèche-cheveux dans ma baignoire ».
On m’avait fait comprendre que ce serait malvenu de tenter cette expérience car j’aurai eu de grandes chances de ne plus pouvoir accomplir le reste de cette fameuse liste par la suite… Je n’étais absolument pas suicidaire, j’avais juste l’idée tordue que la chose serait plutôt cool. Si j’avais été un homme peut-être que je me serai contenté de « pisser sur une clôture électrique », mais contrairement à beaucoup de personnes ces quatre dernières années, le changement sexe ne me tentait pas…
13h34… Il me restait un bon moment avant que le tee-shirt ne finisse de tourner dans la machine… Une nouvelle fois la drogue avait du me donner un petit coup de pouce dans ce nouveau coup de tête : je repartais maintenant chez moi à la recherche d’un sèche-cheveux. Je ne fis pas attention à grand-chose sur le chemin, j’ai juste plus ou moins le souvenir d’être tombé en plein dans une course de sac et d’avoir été à deux doigts de me battre avec un homme qui m’avait sauté dessus sans raison et mordu à l’épaule… Les détails n’ont pas collé à ma mémoire…
En entrant à nouveau dans ma chambre je découvris Thomas assis par terre en train de fumer un joint. Le post-it était toujours collé sur son front, je ne pense pas qu’il l’avait lu mais il ne m’interrogea pas pour savoir où je m’étais rendue. Je fixais pendant quelques secondes sans m’en apercevoir la mèche de cheveux qui tenait à la verticale au dessus de sa tête, défiant toutes les lois de la physique.
Thomas n’était pas mon meilleur ami. Il n’était même pas un ami, juste un pote, à peine plus qu’une connaissance. Il avait été prévu à l’origine que nous devions, mes meilleurs amis et moi, passer la fin du monde ensemble mais d’une façon ou d’une autre, comme si nous avions suivit l’exemple d’un mauvais film d’horreur, nous nous étions peu à peu séparés. Avec la foule qui emplissait les rues c’était peine perdue de tenter de retrouver qui que ce soit. Il ne fallait pas compter sur les portables non plus. Ma mère avait eu de la chance un peu plus tôt ou alors cela devait faire trois bons jours qu’elle essayait de me joindre, car le réseau était aussi saturé qu’aux alentours de minuit un trente et un décembre. J’avais simplement croisé Thomas dans la rue, aussi séparé de ses véritables amis que moi, la crainte d’être seul nous avait rapproché et c’est ainsi qu’il s’était retrouvé à dormir sur mon tapis.
De grands coups furent frappés contre le mur derrière moi, faisant trembler toutes les autres cloisons et me stoppant net dans mes réflexions. Thomas et moi tournâmes la tête dans un même élan pour observer le mur commencer à s’effriter. Bientôt un morceau gros comme une assiette à dessert tomba sur le sol dans un nuage de poussière blanche et nous découvrîmes le visage de ma voisine à travers le trou qu’il avait laissé. La massue qu’elle tenait visiblement dans les mains s’abattit une fois de plus et ce manège continua jusqu’à ce qu’un passage de taille correcte soit réalisé entre nos deux appartements respectifs.
Elle déclara simplement qu’elle avait besoin d’espace. Cela me chagrinait parce que mon appartement était beaucoup moins joli avec cette poussière blanche qui recouvrait tous mes meubles, mais aussi parce que ma voisine avait une verrue sur le visage, juste en dessous de sa narine droite. Je ne pouvais dorénavant pas m’empêcher de la regarder et cela me mettais très mal à l’aise.
Sans autre forme d’explication j’attrapais mon sèche cheveux dans mon coin salle de bain et sortis de ce qu’il restait de mon appart’. Je retournais au lavomatic sans trop de dommages. La lessive avait fini de tourner et le tee-shirt attendait, roulé en boule au fond du tambour. Je le sortais et le posais sur une chaise afin qu’il sèche. Il fallait maintenant que je trouve une prise pour brancher le sèche-cheveux et cela impliquait de bouger un des lave-linge.
Après de longues minutes d’efforts intenses où je tentais tant bien que mal, enfin plutôt mal à vrai dire, de faire reculer de quelques centimètres cette maudite boite, je finis par arriver à un résultat concluant en me servant, en guise de levier, d’un morceau de pare-choc de voiture trouvé sur le trottoir.
J’avais décidé d’un scénario un peu plus original que la baignoire. C’est que cela m’avait évoqué Claude François pendant un dixième de secondes et que je trouvais dommage de ne pas impliquer un style un peu plus personnel dans la mise en scène de ma propre mort. Le plan prévoyait donc les choses de cette manière : j’allais m’enfermer dans une machine à laver dont j’aurai au préalable troué la vitre à l’aide d’une perceuse. Dans ce trou passerait le fil du sèche-cheveux que je n’aurai plus qu’à mettre en marche une fois que l’eau inonderait le tambour. Ce que j’appréciais particulièrement dans ce plan c’était l’idée de tourner en même temps que m’électrocuter ! Ce que j’ignorais encore c’était si j’allais quand même rajouter de la lessive ou non…
Une fois la machine suffisamment déplacée pour brancher l’instrument de ma mort, je me fis une liste mentale de ce dont j’allais avoir besoin pour la suite des événements. Déjà une multi prise, ensuite une rallonge. Il allait aussi me falloir une perceuse ou une massue pour trouer la vitre. Je rajoutais un paquet de bonbon en forme de schtroumpfs simplement parce que j’en avais terriblement envie. Heureusement pour moi il y avait un centre commercial à quelques pas où j’espérais trouver toutes ces fournitures.

De l’extérieur le centre commercial était ce qu’on faisait de mieux pour se rendre compte que l’on vivait la fin du monde. De l’intérieur c’était pareil, mais en pire. Le côté grouillant faisait penser à une fourmilière mais une fourmilière sans la moindre organisation, car des gens courraient partout à perte de vue. Leur bras étaient toujours sans exception encombrés de gros cartons de matériel électroménager, le plus souvent remplis de cafetières.
Un homme s’arrêta à ma hauteur, étonné de voir quelqu’un se promener les bras vides. Il développa une dizaine d’arguments pour me prouver à quel point cela faisait mauvais genre et finit par m’offrir une cafetière pour mettre fin à mon déshonneur. Je fus navrée de lui annoncer que je ne n’aimais pas le café, ce qui était faux mais efficace car il partit en maugréant afin de continuer à courir dans tous les sens.
Sur le chemin du magasin de bricolage je passais devant une boutique de prêt-à-porter où se déroulait une scène peu banale. Le patron du magasin se tenait devant la porte, un fusil à pompe dans les mains et menaçait quiconque osait prendre quelque chose sans payer. Il faisait partie de cette poignée d’incrédules pour qui la fin du monde avait autant de chance de se passer qu’un chat avait de chance de pondre un œuf d’autruche. On ne pouvait pas en vouloir à ces gens car personne n’avait été assez intelligent pour confirmer ou mettre à mal le calcul des dix savants. On espérait tous plus ou moins que la fin du monde aurait vraiment lieux pour ne pas passer tous pour des imbéciles. Mais dans l’absolu… rien n’était sûr…
Je continuais mon chemin à travers le centre commercial. Le magasin de bricolage n’était pas le moins fréquenté. C’est qu’il fallait d’abord passer prendre quelques outils ici quand on voulait aller piller les autres magasins ensuite. Je fis le tour des rayons et trouvais sans trop de mal la multiprise et la rallonge. En revanche l’étagère où devaient être posées les perceuses était désespérément vide. Je fus emplie d’une frustration insupportable.
Soudain à l’autre bout de l’allée j’aperçu un homme d’une cinquantaine d’année qui marchait difficilement, les bras chargés de cartons. Même avec la distance cela ne trompait pas. Les dix centimètres de graisse qui s’étendaient devant lui au niveau du ventre servaient bien d’appui à une pile impressionnante de perceuses ! Je m’empressais de le rejoindre et lui demandais d’une voix hystérique s’il voulait bien me céder une des machines.
« - Non.
- Comment ça non ?
- Non, c’est à moi, je les garde ! J’ai eu un mal fou à les faire toutes tenir dans mes bras sans qu’elles tombent alors maintenant je les garde !
- Mais je peux prendre celle qui est la plus en hauteur ça ne fera rien tomber du tout !
- Non. »
Je commençais à voir rouge et à me demander s’il n’était pas plus rapide de lui faire un simple croche pied pour qu’il tombe et substituer ensuite une des boites. Je pouvais aussi très bien faire le coup du « eh ton lacet est défait » mais j’avais déjà failli me battre un peu plus tôt et je voulais faire les choses le mieux possible. De la per-su-a-sion !
« - Mais vous allez faire quoi avec toutes ces perceuses ? Vous avez vraiment besoin d’en avoir onze ?
- Mais je n’ai absolument pas l’intention de m’en servir !
- Alors pourquoi ne pas m’en donner une ?
- Parce que ça fait trois bonnes heures que je les tiens et qu’elles ne bougent pas. Maintenant ça me rassure de les avoir avec moi ! Si je m’en débarrasse d’une j’ai peur qu’elle manque à ma confiance en moi !
- Mais j’en ai besoin moi ! Il faut que je fasse des trous vous comprenez !
- Bah alors faut me trouver une compensation pour cette perte !
- Vous voulez de l’argent ?
- De l’argent ? Non ! A quoi ça me servirait ? On ne paye plus rien !
- Beh quoi alors ?
- Bah je ne sais pas… Qu’est ce que vous proposez ? »
Je fouillais dans ma poche à la recherche d’une monnaie d’échange. J’y trouvais un vieux mouchoir, quatre cachets d’extasie, vingt centimes d’euro, un test de grossesse (je n’avais pas la moindre idée de ce que ça faisait là…) et la clef de mon cadenas de vélo. Je lui présentais le tout mais il n’y trouva pas d’intérêt.
« - Je ne sais pas moi dites moi ce dont vous avez besoin !
- Il faudrait un truc vraiment spécial. Quelque chose susceptible d’intéresser une personne qui va mourir dans quelques heures !
- Vous êtes en train de me dire que vous voulez coucher avec moi ?
- Ah non ! Ca ne serait pas pratique avec les cartons dans les bras !
- Il n’y a pas un truc dont vous avez toujours rêvé ?
- J’aurai aimé être cosmonaute…
- Non mais autre chose !
- Bah je ne vois pas là…
- Je ne sais pas moi, je peux vous écrire un poème, trouver le générateur du magasin et couper le courant, tuer quelqu’un, improviser un pas de danse…
- Désolé…
- Je ne peux pas simplement remplacer la boite par une autre boite ?
- Une boite de quoi ? »
Je jetais un coup d’œil aux produits éparpillés autour de nous… Il y avait une scie sauteuse mais elle n’avait pas de boite… Le reste c’était des clefs à molettes, des clefs sans molettes, des tournevis… Il y avait une boite là bas mais je ne voyais pas ce qu’elle contenait. Je m’approchais pour découvrir une boite de perceuse. J’eu un grand sourire qui illumina mon visage avant de m’apercevoir qu’elle était vide…
« Et si je mets la scie sauteuse dans la boite de la perceuse ? »
Il réfléchit quelques secondes et accepta le deal si je rajoutais la récitation du poème. Je trouvais une échelle dont je me servis pour échanger les boites, puis perchée sur la marche en métal j’improvisais un petit poème, me tenant bien droite comme si j’étais en train de chanter sur les barricades lors de la révolution française :

« A la votre messieurs dames, gardez moi dans vos cœurs
Car ce soir la grande lame fauchera de bonne heure.
Faites déborder ma coupe d’une liqueur sucrée
Et frémir mon palais de sensations nouvelles,
O ma joyeuse troupe, c’est ce soir que je vais
Affronter les jurés, supplier l’éternel.
Pas de place à sa droite, que ferai-je donc là ?
Ce que moi je convoite, c’est la chaleur d’en bas,
Où souffrant mille tourments, je serai malgré tout
Proche des bons vivants, de tous ces fiers filous
Qui ont levé leurs verres jadis à ma santé
Et sont tombés par terre, leur ivresse partagée. »

Je pris la fuite avant que l’homme ne se fasse critique de mon poème. Lorsque je repassais devant le magasin de prêt-à-porter, avec beaucoup plus de discrétion que la fois précédente, puisqu’à mon tour je courrais avec un carton dans les bras, j’entraperçus le responsable de magasin se faire tabasser par une dizaine de mômes. Je ne comprenais pas vraiment le rapport entre les mioches et les fringues pour femme à prix discount mais je n’avais pas le temps pour m’épancher sur ce problème et regagnais aussi vite que je le pouvais la laverie.
Après une heure passée à tenter de percer la porte du lave linge trois évidences s’imposèrent à moi. La première c’était que j’étais vraiment nulle pour le bricolage. La deuxième ne vaut pas la peine d’être racontée et enfin la troisième était qu’une perceuse ne ferait jamais des trous assez gros dans la vitre.
Pour éviter de perdre encore du temps au magasin de bricolage à chercher une massue je me rendis directement chez ma voisine qui eu l’amabilité de me donner la sienne.
Elle avait élu domicile dans mon minuscule chez moi et buvait le thé avec trois hommes à l’allure étrange et une chèvre. Ils me proposèrent une tasse et parlèrent d’une expérience mystico-étoilée ou je ne sais pas quoi. Une drôle d’histoire avec un type chauve, une paire de sandale et la sensation de voler, en bref à part le fait qu’il y avait quelque chose autre que le thé dans celui-ci je ne compris pas réellement de quoi il était question et déclinais l’offre.
La vitre de la machine était vraiment épaisse et je ne suis pas sure que la massue aurait fait quoi que ce soit si il n’y avait eu les trous de perceuse avant. Dans tous les cas un morceau finit enfin par sauter. Je mis le sèche-cheveux dans le tambour, fis passer le fil par le trou, le branchais à la rallonge, elle-même branchée sur la multiprise avec le lave-linge. Tout était en place. Je vérifiais l’horaire sur ma montre : il restait à peine plus d’une heure avant la fin du monde.
Est-ce que je devais attendre ou mettre mon plan à exécution maintenant ? Il faut avouer qu’une heure à tuer ça me semblait long, j’avais déjà fait le tour de tout ce que j’avais à faire dans ma vie. Une heure de plus d’accord c’est bien joli mais pour faire quoi ? J’étais forcée de le reconnaître, je disposais d’une heure de trop !
La curiosité tenait en éveil une partie de mes pensées, d’un autre côté si j’étais morte je ne pouvais pas regretter de ne pas avoir découvert comment le monde allait se terminer. Sans parler du fait que mourir maintenant était de la plus haute originalité. Deuxième option donc.
J’entrais dans le tambour. J’étais assez serrée mais ces trucs là sont quand même plutôt spacieux pour l’utilité qu’on en a… Pour finir je n’avais pas ajouté de lessive… En tordant plus ou moins mon bras gauche je passais la main à travers le trou pour bien fermer la porte et atteindre le bouton qui lançait la mise en route du programme. Il fallut sortir pour aller quémander quelques pièces dans la rue car j’avais oublié de mettre de la monnaie. J’exécutais une nouvelle fois la marche à suivre, réussis à trouver enfin le bouton « on », plaçais mon doigt dessus...
Ce n’était peut-être pas une bonne idée…
Je poussais un profond soupir, j’avais conscience qu’il faudrait faire vite une fois que l’eau entrerait dans le tambour, le but n’était pas de me noyer. J’espérais que si le sèche-cheveux ne fonctionnait pas le trou suffirait pour évacuer l’eau…
J’appuyais sur le bouton. L’eau commença à monter autour de moi. Comme cela ne tournait pas encore alors je retins ma respiration, les doigts crispés sur bouton-poussoir du sèche cheveux. Je n’étais plus certaine du tout d’avoir bien fait les choses. Tout cela était véritablement angoissant…
Enfin il y eu un bruit sourd, comme un cliquetis métallique et je me sentis partir en arrière. Ma tête eu le temps de passer une fois sous l’eau, cela ne dura même pas une seconde mais déjà un sentiment nauséeux naissait en moi.
Et mon doigt poussa.

Partie 1

Quand ils ont apprit quand aurait lieu la fin du monde, la prudence les a forcé dans un premier temps à ne rien révéler au reste du monde. L’évidence pointait du doigt la stupidité de la chose.
Imaginez le tableau…Tous nos honnêtes citoyens explosant les vitrines des magasins à grands coups de canapés pour repartir les bras chargés d’écran plasma, ou bien tous les citoyens moins honnêtes répandant la terreur en vidant des chargeurs de revolver sur tout ce beau monde…
A quoi peut-on s’attendre dans ce genre de situation ? Pillage, fanatisme religieux, vague de suicide et autres réactions imprévisibles, aux conséquences des plus désagréables. L’histoire avait prouvé depuis un moment déjà à quel point l’homme est capable de faire des choses insensées lorsqu’on le pousse ne serait-ce que légèrement à bout…
Seulement la découverte de la date de péremption de la Terre n’a pas été faite par des gens tout ce qu’il y a de plus ordinaires… Non, elle est le fruit d’un travail laborieux, de calculs complexes qui s’étendent sur des lignes et des lignes, pleines de racines carrées, de nombres à vingt chiffres et d’autres symboles mathématiques qui ne sont même pas sensés exister pour le commun des mortels.
A quoi ressemble un individu capable de résoudre de tels calculs ? A ce niveau là il se concentre généralement plus sur l’intellect que sur son physique. La légende veut que s’il n’y a jamais eu la moindre photo des génies qui avaient réalisé un tel prodige dans les journaux, c’est que lorsqu’on les regardait ça avait tendance à faire piquer les yeux.
En tout ils se comptaient au nombre de dix. Les dix cerveaux les plus développés depuis des générations, combinant leur intelligence, leur savoir et leur opinion sur cette découverte, puis concentrés par la suite sur une question : Faut-il rendre ou non la découverte publique ?
Ils avaient toutes les données pour étudier les moindres éléments entrants en ligne de compte. De A à Z, tout fut passé à la loupe et pas une conséquence ne fut oubliée. A tel point qu’ils n’en gardèrent qu’une seule à l’esprit : le débridement sexuel total.
Lorsqu’on a passé sa vie devant un écran d’ordinateur ou une calculatrice et que l’on n’a jamais adressé la parole à un être de type féminin autrement qu’au téléphone lorsqu’il fallait commander une pizza, découvrir qu’avec la peur de mourir venait une libération des mœurs revêtait, au-delà de tout autre élément, une importance capitale. Cela non sans raison d’ailleurs. A ce que l’on en sait, en désespoir de cause six sur les dix ont fini par coucher ensemble, deux ont couché avec une femme, un avec une chèvre et le dernier dans un souci scientifique prononcé a accompli son devoir en étant la fameuse exception à la règle : il ne coucha avec personne. Sauf peut-être en rêve avec une quelconque héroïne d’anim japonnaise.
La nouvelle de la fin du monde a donc été lâchée sur le globe.
Est-ce que ce fut la panique ? Oui, sans aucun doute !
Comme à un malade à qui l’on annonce sa mort prochaine, l’humanité fut mise au courant qu’il ne lui restait plus que quatre ans à vivre. Comme un malade, elle passa par les cinq étapes de l’acceptation.
Tout d’abord, le refus.
Bien que la nouvelle fit les premières pages de tous les journaux du monde, du « New York Time » à la « Gasette d’Afred, chasse, pêche et techniques », on lui prêta autant de crédit qu’une alerte virale. La fin du monde c’était comme la grippe aviaire, moche de loin, inexistant de près…
Mais les calculs étaient là, comme une prédiction, une prophétie funeste et inévitable. Le 27 Avril 2012 à 18h31, le monde cesserait d’exister avec quelques mois d’avance sur le calendrier Maya. Tout était une question du chiffre et la seule chose certaine était la date. Une météorite géante s’abatant sur la Terre ? Une guerre nucléaire ? Des catastrophes naturelles en chaîne ? Une guerre interplanétaire ? Tout restait à imaginer.
Une lutte contre la montre menant à la seconde étape : La colère.
Car enfin ce n’était pas juste ! Nostradamus, Saint Jean… Ils avaient étaient des milliers à prévoir la fin du monde et ce serait à nous de la vivre ! Sur des milliers d’années d’existence de l’être humain, il fallait justement que nous soyons nés au moment où elle s’arrêterait ! Quelle mauvaise farce !
Une vague de violence sans nom, reportée par le plus grand des hasards sur une peuplade indienne vivant au milieu des arbres après la diffusion d’un documentaire où une mauvaise traduction avait placé dans la bouche du chaman une chanson appelant la destruction du monde, donna naissance au génocide de plus rapide de l’histoire. Ce bouc émissaire permit de passer à l’étape du marchandage.
Ce fut le plus grand moment de confusion, un plongeon dans la folie collective. Les gens se rendirent compte qu’il fallait profiter du temps qu’il leur restait… pour tenter d’en gagner. On pouvait peut-être retarder les choses, nettoyer le monde, les plages, les océans, utiliser enfin des déodorants en bille plutôt que des aérosols…
Les croyances de chacun étant ce qu’elles sont, on vit les gens courir nus dans les rues, se coucher par terre avec des sacs en papier sur la tête, s’immoler, s’enfermer dans des bunkers… Mais surtout, quitter leur emplois, prendre des crédits qu’ils savaient ne jamais rembourser et partir visiter le monde, envahir Disneyland…
« Carpe diem » apparu dans tous les magazines féminins et pré-pubères comme la nouvelle expression à la mode, détrônant même dans la bouche des jeunes le célèbre et non moindre « geeeeenre ». Une partie de cette population continua malgré tout à ce demander ce que voulait bien signifier cette histoire de poisson…
La fin du monde fut rapidement considérée comme une bonne chose, elle reçu même un prix de mérite. Dans les premiers temps l’économie monta en flèche, tout le monde achetant ce dont il avait toujours rêvé. Le suicide, qui était avant tout ce cirque la dernière mode et qui avait vu son nombre croitre de manière exponentielle tous les ans, s’arrêta presque. Le petit nombre restant incombant au fameux honneur des japonais…
Cette période là ne dura pas : la période de dépression pris le relais.
Les porte-clefs en plastique fluorescents à l’effigie de la tour Eiffel, de la statue de la liberté ou du Dalaï Lama furent rapidement en rupture de stock et les usines qui les fabriquaient désertée par leurs salariés. Pour beaucoup l’envie de voyager passa avec l’absence de babioles à rapporter en guise de souvenir.
Il devint aussi difficile de voyager, toutes compagnies aériennes ou maritimes ayant arrêté leurs offres devant le manque d’employés encore présents et capables de conduire leurs appareils…
Lorsque l’on trouvait un moyen de rentrer chez soi on saisissait sa chance et dépité, on poussait la porte du salon pour s’affaler devant la télé se rendant compte que plus rien de valait la peine. A quoi bon apprendre enfin le tricot ou à conduire une formule 1, ça n’apportait finalement pas grand-chose…
La situation pris enfin tout son sens et pour tous. Un an avant la fin du monde, l’humanité entière s’était accordée sur un souhait commun : à ce point là, autant abréger ses souffrances non ?
La solution à ce problème vînt d’une source inattendue : la mafia. Elle se chargea en effet de déverser sur le monde un stock de drogue monumental à prix bradé qui permit au moins à la moitié du monde d’être perchée et, à défaut d’être heureux, de ne même plus comprendre ce qu’il se passait autour d’elle. On n’en demandait pas plus pour entrer dans la phase finale d’acceptation…
Vu le niveau où était descendu l’humanité, je ne doute pas qu’avec quelques années de plus les chimpanzés seraient passés au rang d’espèce la plus évolué de la Terre, ce malgré notre présence. Cette compétition se voyait malheureusement annihilée brusquement le 27 Avril.
Ce qu’il s’est passé ?
En vérité je l’ignore, la fin du monde, je l’ai en quelque sorte… loupée.


***

Cela faisait un mois que la fête avait commencée et elle s’étendait à travers toutes les rues de la ville. Sous la fenêtre de ma chambre une enceinte géante hurlait de la techno et une bonne centaine de personnes dansait devant elle avec des mouvements saccadés. Ils étaient tous au moins saoul, au pire au bord de l’overdose. Cela ne choquait plus personnes désormais.
Sur le tapis de ma chambre un ami à moi dormait, recroquevillé en position fœtale. Je l’enviais à mourir, je n’avais pas fermé l’œil depuis quatre jours et j’étais écœurée par la drogue que j’avais ingurgitée pour tenir. La fin du monde était pour dans quelques heures. Je voulais la mourir de façon convenable. C’était d’ors et déjà un rêve inaccessible.
Quelqu’un fit éruption dans la pièce, un homme d’une trentaine d’année, les cheveux hirsutes et les yeux cernés. Sur son tee-shirt une tâche étrange s’étendait du col au nombril, je ne savais dire s’il s’était vomi sur lui-même ou s’il s’était badigeonné de pâté pour chien... Les deux me paraissaient plausibles...
Il me regarda puis fit le tour de la pièce avant de s’emparer de la télécommande de mon lecteur DVD. Il la caressa quelques secondes puis reparti d’où il été venu sans un mot, avec l’objet dans les mains. Bah… Le bouton de volume ne marchait plus de toutes manières…
Je me levais et tentais de réveiller Thomas en lui donnant des coups de pieds. Il ne les sentit même pas ou du moins ne fit pas mine de bouger pour me prouver qu’il était encore en vie. Je pris alors un stylo et écrivis sur un post-it que je lui collais sur la tête : « Je veux porter mon tee-shirt des Stones pour mourir, je vais au lavomatic pour le laver, je reviens. Ambre ».
J’eu une pulsion que je ne pus retenir, certainement la drogue, et dessinais sur sa joue quelque chose qui ressemblait vaguement à un castor, lorsque l’on plissait les yeux, puis je sortis en laissant la porte ouverte, au cas où l’homme viendrait chercher le reste du lecteur.
Je descendis au pas de course l’escalier de l’immeuble dans lequel j’avais ma chambre d’étudiante. Appellation que l’on avait gardée pour une simple tranche d’âge bien qu’il n’y ait plus la moindre personne prête à perdre des années à étudier et donc pour porter le titre d’étudiant.
J’avais 21 ans. Je n’avais jamais passé mon bac et plutôt que de partir en fac de droit, j’étais partie avec mon sac sur le dos faire le tour du monde.
Dehors les gens m’empêchaient de passer, je détestais tout cela. C’était comme s’il fallait se promener en permanence dans une rue piétonne, chose déjà insupportable avant la fin du monde pour moi et mes syndromes d’agoraphobie légère. Ah ces rues où les gens marchent devant vous à une vitesse frôlant l’immobilité, prenant toute la largeur de la voie et ne vous laissant pas la moindre chance de les dépasser pour marcher aussi rapidement qu’il vous plait… Si les romains avaient vraiment voulu faire souffrir Jésus, ils lui auraient fait porter sa croix dans une rue comme ça…
Je poussais les gens du coude pour atteindre mon but. Sur le chemin mon téléphone sonna, je décrochais machinalement et entendis sans surprise la voix de ma mère. Une énième fois elle faisait part de son mécontentement face au fait que je ne veuille pas de mort en famille. Je devais hurler dans le combiné pour me faire entendre au-delà du tohu-bohu général. Je la rassurais comme je le pouvais, lui dis que je la retrouverai bien assez tôt dans l’au-delà et que oui, je me brosserai les dents pour que, s’il y avait des lumières noires là bas comme une théorie venait de le dire, je sois bien dans la file de ceux avec les dents qui brillent… J’évitais les adieux sentimentaux et coupais la communication le plus rapidement possible, ce qui signifie, quand il est question de ma mère, suffisamment longtemps pour m’amener à dix mètres de la laverie.
Etonnement personne n’utilisait les machines à l’intérieur. J’ouvris donc le premier tambour pour y jeter mon tee-shirt et une dose de lessive puis enclenchais le bouton marche.
Je sortis sur le pas de porte. L’ambiance ici était plus dans le style musique africaine, avec des tambours et des instruments difformes faisant plus penser à des alambiques qu’à des instruments à vent…. En vérité je n’appréciais pas trop. La moitié des musiciens venaient certainement de décider d’apprendre à jouer d’un instrument avant de mourir et le tout sonnait affreusement faux.
Un groupe d’étudiant déboula dans la rue avec des feuilles de vigne en guise de cache sexe et en hurlant la Marseillaise. L’un d’eux cria qu’il était le maître du monde, ce qui fit écho à un homme qui hurlait depuis une fenêtre qu’il était le messie, qu’il sauverait les hommes de la fin du monde. Sur le coin d’un trottoir un couple forniquait sans pudeur devant les yeux de tous mais la scène aussi était devenue monnaie courante et ils furent laissés à leurs affaires…