« Ca fait un peu mal au crâne non ? »
Je rouvris les yeux pour contempler la salle d’attente.
« Ca n’était pas comme ça quand je suis venue autrefois… »
Non, quand j’étais venue à l’époque, la folie décorative du docteur n’était pas encore portée sur une couleur seyant si bien à une poupée articulée aux proportions parfaites et fatalement assez stupide pour se taper toute sa vie un homme avec un prénom américain idiot comme Ken. A ce moment là si mes souvenirs sont exacts il s’en était tenu à une couleur verte pomme tout autant porteuse de migraines. Une thérapie à long terme sur la couleur j’imagine…
Sur les murs acidulés étaient posés des cadres à l’allure tout ce qu’il y a de plus professionnelle dans un cabinet de psychanalyste, c'est-à-dire qu’ils enfermaient des tâches d’encre étalées. Je m’arrêtais devant l’une d’elles et penchais la tête pour essayer de visualiser une forme.
Une voix naquit dans ce qui semblait pourtant être le vide à ma droite. C’était Karine qui me demandait ce que j’y voyais.
« Bah… »
Je penchais d’avantage la tête.
« - En fait c’est marrant, en face on dirait une bouteille de soda en train d’exploser, mais quand on penche sa tête comme ça là, bah finalement on se dit que peut-être c’est un thermos de café, ce qui est quand même beaucoup plus intéressant parce qu’un thermos y’a pas des masses de pression dedans alors pour que ça explose… Ou alors c’est ce bout de tâche là, quand on remet la tête à l’endroit on voit un pied si on ferme juste un œil. Alors dans ce cas c’est quelqu’un qui aurait donné un coup de pied dans le thermos… Un borne peut-être… Ouais… Voila quoi… Tu vois quoi toi ?
- Une chauve souris… »
J’observais la tâche avec attention.
« Mmmmh… Ouais… aussi… »
Nous laissâmes la tâche et son mystère sur le mur et entrâmes dans le bureau du docteur. Cette fois la pièce n’avait rien de singulier. Un diplôme trônait dans un cadre au milieu du mur, juste en face de la porte d’entrée, entouré de deux faux Monet et d’un paysage marin. Le bureau était plus ou moins ordonné, quelques papiers y trainaient ainsi qu’une boite d’antidépresseurs.
Je vins caresser nonchalamment le cuir vieilli du divan sur lequel les patients avaient du défiler avant et après moi. J’avais toujours apprécié ce mixte de fauteuil et de lit. A chaque fois que j’étais venue m’y allonger mon imagination m’avait transportée à l’époque de la Rome Antique, lors d’un déjeuner romain où j’avalais des dates confites du bout des doigts. Cela même si j’ignore parfaitement le goût d’une date confite, mais nul doute qu’en parfaite femme de citoyen romain, j’aurai aimé… Et puis après il y aurait eu une orgie avec massacre d’esclaves et fondue savoyarde comme dans les albums d’Astérix…
Karine arracha le sourire de mon visage d’un bruyant :
« J’ai trouvé, les dossiers sont là ! »
Elle était dans une petite pièce qui jouxtait le bureau. J’y entrais et découvrais sans surprise deux petites armoires remplies de tiroirs sur lesquels les lettres de l’alphabet se succédaient comme si ils avaient contenu la plus grande encyclopédie de tous les temps. Je repérais sans mal le tiroir devant contenir mon dossier et l’en sorti rapidement.
Le dossier, plutôt épais, entre les doigts je rejoignis le divan et m’y affalais de tout mon long avant de poser un regard lourd sur la couverture brune où les lettres blanches de mon nom ressortaient vulgairement.
C’est idiot mais à présent je suis bien incapable de me rappeler quel était ce nom de famille.
Je fis une moue hésitante alors que dans ma poitrine mon cœur s’était prit d’affection pour la musique africaine et tapait des rythmes effrénés de djembé, certainement sympathiques en une autre occasion. Karine sentit mon malaise.
« - Quelque chose ne va pas ?
- C’est un peu flippant de lire ça…
- Tu n’as pourtant pas eu d’appréhension devant ton dossier médical tout à l’heure…
- Trifouiller dans mes veines et trifouiller dans ma tête ce n’est pas pareil. Dans le deuxième cas il s’agit bien plus de juger ma vie que de l’analyser scientifiquement.
- Oh tu m’énerves tu as toujours une bonne excuse pour ne pas avancer ! Moi je veux savoir ce qu’il y a marqué là dedans ! Je te rappelle que ta tête c’est là que je suis née justement et j’ai beau essayer, discuter avec toi ne résout pas toutes les questions que j’ai sur mes origines. Je dirai même plus que ça me refile des inquiétudes énormes qui ne demandent qu’à être apaisées ou confirmées une bonne fois pour toute !
- Dans ce cas je t’ouvre le dossier et te laisse lire. Je tournerai les pages quand tu le demanderas. »
Je joignis le geste à la parole et elle ne protesta pas. Non. Elle ne put cependant s’empêcher de lire plus ou moins à voix haute ce qui était presque aussi angoissant que la lecture que je voulais éviter. Je ne me sentis pas le courage de me battre avec elle à propos de ça.
« Ambre blablabla… Née le ça on s’en fout… Parents blabla… Bon la première feuille tourne ce ne sont que des renseignements débiles… »
J’allais appliquer sa demande quand elle stoppa mon geste :
« Non attend ! Qu’est ce que c’est ce truc ?! Motif de la présence : à la demande de la famille car LA PATIENTE A AGRESSE UN DE SES PROFESSEURS, PERSUADEE QUE LA FEMME ETAIT EN REALITE UNE PIEUVRE GEANTE DEGUISEE EN HUMAINE ET VOULANT LUI SUCER LE CERVEAU ! »
A l’image d’un bloc de béton d’une tonne cinq qui me serait tombé dessus sans crier gare, le souvenir des conversations que j’avais avec le psy me revint de plein fouet. J’écarquillais les yeux et ma main vins instinctivement devant ma bouche pour étouffer un petit cri de surprise.
« - Tu te fous de moi ! Qu’est ce que c’est que cette histoire d’agression et de pieuvre ? Mais t’es vraiment tarée ma parole !
- Le mot agression est un peu fort… Je l’ai tenue à distance avec un bout de craie pour éviter qu’elle ne m’approche… »
Ne pouvant de toutes façons faire marche arrière dorénavant, je tournais avec résignation la feuille pour que Karine lise la suite du dossier. Elle ne le fit plus avec l’entrain qu’elle manifestait à l’origine…
« Première séance… La patiente a une attitude sure d’elle… Se confie facilement… Blablabla… Explique son geste comme purement raisonné… N’a fait que se défendre… Est persuadée que son professeur était une pieuvre, visiblement à cause de… sa coupe de cheveux et de la tâche de vin sur son viage.. Mon Dieu mais ce n’est pas possible, dis moi que ce n’est pas vrai… Soutient que le professeur l’aurait menacé… Cette femme a demandé a ses étudiants de ramener leur copies sur la table afin qu’elle inspecte de plus près l’intérieur de leur cerveau… Simple blague d’enseignant prit comme une menace par la patiente… (Karine marqua une pause, visiblement troublée) Trouble de… Le gars qui a découvert ce trouble a un nom imprononçable il aurait pu simplement l’appeler de son prénom nan… Besoin de nouvelles séances rapidement pour mesurer l’étendue du trouble. Pas de danger immédiat mais nécessité d’un traitement… Après c’est une liste des médicaments je crois… Tourne la page… »
« Aujourd’hui avons parlé des dinosaures qu’elle a vu dans ses céréales le matin même… Hallucinations traduisant… Plus important que je ne le pensais… Capable de détailler les créatures avec nombres de détails très précis… Dents roses pour les filles, bleues pour les garçons… Quatre centimètres de haut… S’est laissé aller à la confidence… La fois où elle aurait voyagé dans le temps… Prétends avoir inventé la roue et eu l’idée des vitesses variables sur les mixer… M’a demandé si elle pouvait m’enrouler dans du scotch… Trompé sur le diagnostic, pas le trouble de… C’est à nouveau le nom imprononçable… N’arrive pas à me fixer sur un diagnostic précis… Besoin de plus de temps… Changement du traitement… tourne la page… »
« … Lui ai fait faire test quotient intellectuel… Grande intelligence juste au dessus du niveau de moyenne supérieure et loin en dessous du surdoué… Semble faire une fixation obsessionnelle sur le divan, parle de dates parfois en relation avec… A parlé avec le chien la veille… Trouver un trésor avec lui… Fugue prévue pour la semaine prochaine… Internement envisagé… Demander autorisation parents… Surveillance nécessaire… Elle ne semble pas prendre les cachets de l’ordonnance… Danger pour autrui ? Hallucinations inquiétantes… Lui ai demandé à la revoir demain… Tourne… »
Karine parcourut vaguement la prochaine feuille des yeux puis arrêta soudainement de ne m’offrir qu’une connaissance en diagonale du texte. Sa voix se fit autoritaire quand elle lu entièrement la partie suivante :
« …quand j’ai tenté de lui parler d’un possible internement très implicitement elle a comprit immédiatement à quoi je faisais illusion. Son expression a changé radicalement pour prendre un air désolé. Elle a stoppé son récit à propos de la grenouille qui récitait l’alphabet et ma dit très calmement qu’elle était désolée de m’avoir fait perdre mon temps mais qu’elle n’était pas un nouveau cas de pathologie psychologique que je prendrai plaisir à étudier pour devenir célèbre en faisant une thèse sur son dos. Elle n’était pas le moins du monde agressif. Elle a continué à m’expliquer qu’elle n’avait simplement pas fait sa dissertation le jour où le professeur l’a ramassé et qu’elle a improvisé la scène où elle traitait l’enseignante de pieuvre. Elle ajouta qu’elle n’avait toujours pas rendu cet exercice et qu’elle n’aurait jamais plus à en rendre un mais se désolait car le professeur en plus de ne plus s’approcher d’elle s’était coupé les cheveux alors que sa coupe lui allait très bien. Quand je lui ai demandé ce qu’il en était pour le reste de ses visions, elle m’a dit qu’elle avait plein d’histoires dans la tête mais que je posais toujours des questions inattendues et que j’étais très utile pour faire évoluer ses personnages ! Je me méfie et crois à une ruse pour ne pas intégrer un établissement spécialisé. Je tiens à la revoir demain pour me faire une idée plus précise avant de prévenir les parents. Tourne Ambre… »
« Cette peste s’est bien foutu de moi !
Elle m’a apporté la nouvelle qu’elle écrit pour un concours de jeune auteur. On y retrouve tous les personnages fantastiques dont elle m‘a parlé mais l’histoire tourne surtout autour d’une jeune fille qui prend un psy pour un crétin.
Un dernier élan d’éthique m’empêche de la faire enfermer à vie pour me venger. Malheureusement pour moi, le fait qu’elle ait la plus grande imagination que je n’ai jamais croisé n’est pas un prétexte suffisant…
Je ne veux plus la voir mettre les pieds dans mon cabinet. »
J’avais fermé les yeux et vis distinctement Karine relever les siens vers moi.
« Je n’ai même pas gagné le concours avec mon histoire ! Elle était géniale mais c’est un imbécile avec une histoire de crevette qui danse qui l’a remporté… Je n’ai eu le droit qu’à un stylo avec le sigle d’une banque partenaire du concours… »