16 octobre 2007

Chapitre 5

Après une heure passée à viser des canettes de sodas que j’avais bues pour l’occasion et qui m’avaient gonflée horriblement le ventre, je fus extrêmement rassurée de voir que les animaux n’était pas encore d’humeur à m’attaquer. Je mis sur le compte du manque de chance, du vent, de la pression atmosphérique, de l’heure, des couinements du furet à chaque balle qui partait, du fait que les canettes étaient rondes et non carrées et enfin d’une pauvre mouche qui passa à ce moment là mais qui n’avait, elle, rien à voir dans cette histoire, mon nombre peu élevé de balles plantées là où je l’avais voulu. Le compte fut rapidement fait : trois seulement étaient venues s’enfoncer dans l’aluminium des emballages. En plus sur les trois deux étaient destinés à la canette d’à côté…
J’avais espéré tout le long de l’entrainement qu’une moitié de Karine apparaisse sous ma paupière baissée. Il n’en fût rien.
Je n’avais eu l’occasion de discuter avec l’être fictif que quelques minutes tout au plus mais cet échange avait constitué ce que j’avais connu de plus intéressant ces derniers jours et un attachement étrange avait déjà prit possession de moi. Karine me manquait.
Il fallait que je reprenne la situation en main avant que ça ne tourne au mélodrame. Le furet décolla en s’égosillant entre mes mains avant de rejoindre sa place dans mon sac passé sur mon épaule passablement douloureuse à cause du recul que je n’avais pas prévu la première fois que j’avais tiré avec le pistolet. Celui-ci rejoignit ma ceinture même si j’étais persuadée maintenant qu’il ne me serait pas encore d’une grande utilité aujourd’hui, que je sois attaquée ou non. Je sortis de l’immeuble et mis difficilement mes neurones en branle. Karine m’avait conseillé de me faire repérer par un éventuel survivant, mais je tenais à ne pas trop me faire repérer non plus. Si survivant il y avait, il est vrai je voulais le savoir, mais je voulais aussi juger son physique d’abord pour juger si lui devait connaître mon existence. Le fait de n’être que deux sur Terre n’était pas un critère valable pour me convaincre de passer ma vie avec quelqu’un. Déjà qu’avant cela j’avais du mal à croire au mariage, alors s’il devait être forcé en plus…
Je me rendis dans un cybercafé dont je trouvais l’adresse dans un annuaire. Pour vérifier quelque chose au niveau mondial le net était le seul moyen qui me semblait convenir. J’y restais jusque six heures du matin deux jours plus tard, à chercher sur la toile si quelqu’un avait laissé un message indiquant qu’il avait survécu à la fin du monde. Je mis un temps fou à traduire « dernier survivant » dans près de cent soixante cinq langues. Je trouvais même un traducteur qui me le traduisit en elfique. Je fis une recherche langue par langue sur le moteur de recherche le plus connu au monde et visitais les pages qu’il me donnait en les traduisant elles aussi à l’aide de l’outil informatique. La plus part du temps je tombais sur des résumés de livres dont les auteurs ne connaîtraient heureusement jamais la postérité. Les pages qui se rapprochaient le plus de ce que je cherchais étaient destinée à ce dernier survivant de la fin du monde et lui donnait de nombreux conseils selon les doctrines que servait le site. C’était le cas du site que ma recherche elfique trouva. Le conseil que l’on m’y donnait était d’apprendre à jouer du luth, de lire l’intégrale de je ne sais quel poète, vivre nue et parler avec les mauvaises herbes qui allaient pulluler sur mon passage. Les conseils sur les autres sites ne me furent pas plus utiles. J’appris que j’étais probablement une extraterrestre, une demie-déesse, une descendante d’Adam et Eve ou de Jésus et de sa main droite ou le plus souvent « un super chanceux » et que c’était la raison pour laquelle j’étais en vie. On me disait le plus souvent comment ne pas m’ennuyer profondément car le fait de dériver dans l’infini de l’espace avant d’arriver quelque part pouvait être très long. Il est vrai que ce n’était pas la disparition des hommes qui était la plus prédite au l’origine mais celle du monde dans son intégralité. La raison la plus sensée au fait que je sois encore en vie alors je finis par y réfléchir toute seule : je n’étais pas humaine. Cela ne m’aida pas beaucoup car je ne voyais pas vraiment ce que je pouvais être d’autre avec la tête que j’avais… A l’évidence déjà je pouvais me réjouir de ne pas être ni un moustique, ni un furet, ni un panda…
Comme je ne remarquais aucun message laissé par un éventuel survivant j’en conclus de manière définitive que j’étais seule au monde. Pour la forme donc je laissais un message sur un blog que je créais pour l’occasion. Le blog ne reçu qu’un seul et unique article, il se composa des cent soixante-cinq traductions de « dernier survivant » que j’avais trouvé et ensuite d’un message explicatif en anglais qui disait dans quelle ville je me trouvais. Je pouvais bien le dire puisque je doutais que qui que ce soit tombe un jour sur le blog qui de toute manière serait supprimé dans quelques mois parce que je ne m’en occuperai pas…
J’avais passé le temps dans le cybercafé à manger des petites amandes enrobées de chocolat. C’était en effet la seule denrée comestible que j’y avais trouvé. Ça et du café que j’avais ingurgité en quantité ahurissante pour tenir le coup. J’avais les yeux révulsés tant à cause de la boisson que de la vision d’un écran plat pendant plusieurs dizaines d’heures et mes mains me surprenaient parfois à faire de grands écarts en l’air sans raison apparente. La vue du furet qui avait trouvé très confortable le clavier d’un pc et y dormait roulé en boule me convainquit de trouver enfin un appartement pour me reposer un peu si la caféine consentait à s’évaporer de mes veines…

***

Une fois dans un lit il fut évidant que le sommeil ne viendrait pas. Mon œil droit prit de compulsions s’ouvrait et se fermait à intervalles de quatre secondes. Le gauche lui se contentait de ne pas se fermer du tout. Je m’assis au milieu de mes draps et décidais de ne strictement rien faire jusqu’à ce que cette ennuyeuse situation se calme. Je me fis la promesse de ne plus me laisser avoir, la prochaine fois je prendrai simplement du speed ou de la coke…
Durant quatre secondes Karine apparut devant moi. Il s’agissait plutôt en réalité d’une moitié de Karine car toute la partie droite de son corps était tout bonnement absente. Je me penchais silencieusement vers l’avant pour voir si on pouvait voir l’intérieur de son corps en regardant par le côté. Je fus déçue de constater qu’on n’y observait aucun organe en fonctionnement. Au contraire, son corps paraissait comme creux, une boite vide aux parois noires, et à la place où aurait du se trouver son cerveau, il y avait une petite souris assise dans un siège confortable et qui tirait des leviers de toutes sortes. Cette dernière ouvrit sa petite gueule toute mignonne et décréta avec la voix plus grave de Karine :
« T’as pas finit de t’imaginer des trucs pareils ! Si vraiment ton œil ouvert t’empêchait de voir la… moitié de mon corps ça serait le cas quelque soit l’endroit d’où tu regardes ! Tu ne pourrais pas voir l’intérieur de mon corps ! Fais un effort s’il te plait, j’ai… des fourmis dans le bras droit et là il m’est impossible de le frotter ! »
Ses paroles étaient interrompues toutes les quatre secondes par mon œil qui s’ouvrait et reprenaient ensuite comme un disque qui saute, je me crispais légèrement à chaque reprise. A moins que ce ne fut encore un effet de la caféine…
Je me redressais lentement et claquais les doigts pour l’effet de style tout en imaginant le reste du corps de l’intéressée. Remarquant la réussite de cet essai je clamais fièrement :
« -Eh t’as vu, j’arrive à te voir dans le décor !
- Bah il est temps…
- Eh si tu n’es pas contente je peux aussi te replonger dans le noir ! T’étais partie où ?
Elle me répondit d’un ton dédaigneux :
- Alors tu m’excuseras mais c’est toi qui me voyais dans le noir, moi je… vois très bien où je suis ! Je te signale aussi que je te vois quand tu ouvres les yeux contrairement à toi !
- Ouais bah tu ne me vois pas quand tu les fermes non plus… »
Elle se contenta de me répondre par un regard noir et sévère. Etrangement ses narines se dilatèrent en même temps…
« - Tu étais où alors ?
- Je suis allée faire profiter de… ma personne des êtres qui savaient l’apprécier !
- Je suis la dernière survivante et je n’ai inventé personne d’autre… T’es partie bouder quoi… »
Elle accusa le coup d’un autre regard sombre.
« Pour ce que tu en… sais que tu es la dernière survivante ! »
Je levais mon menton pour me donner un port de tête royal qui serait de mise avec ma réponse :
« Si Madame était revenue plus tôt elle aurait vu que pour LUI faire plaisir j’ai passé ces derniers jours à la recherche d’un probable survivant ! »
Elle tourna les yeux vers les motifs de la couette tout en maugréant un petit « Ah ouais ? » intéressé mais à peine audible.
« - Oui !
- Et t’as trouvé quelqu’… un ?
- Nan… Tous sites qui parlent d’un éventuel survivant à la destruction de la Terre date d’avant la fin de l’humanité…
- Et pas de pistes intéressantes à suivre pour savoir pourquoi toi tu es encore là ?
- Pas vraiment… Mais j’ai ma théorie, je crois que je ne suis pas humaine…
- Bah il est vrai que malgré le manque de poil je crois que tu tiens beaucoup plus des ancêtres de ta race… Enfin bon… Mails il s’est passé quoi au juste au moment où tout le monde s’est envolé ?
- Pouf plus personne…
- Mais encore…
- Tu ne le sais pas ? »
Elle se contenta de laisser ses yeux parcourir mon corps du haut de mon crâne à mon bassin mais je ne doute pas que si j’avais été debout elle serait descendue jusqu’à me pieds. Sa volonté était surement de jouer les inquisitrice mais je pris assez bien le fait qu’elle regarde mon buste de cette façon. Après tout ce n’était qu’un buste…
« - Bah c’est vrai, j’étais là a ce moment là ! Suis-je bête, tu ne m’a pas… vu, j’étais cachée derrière un pot de fleur et quatre nains irlandais qui nettoyaient la porte de ton voisin !
- Tu ne lis pas dans mon crâne ou un truc du genre ?
- Ah nan désolée, je voulais l’option « médiumnité » pour le bac « ami imaginaire » au lycée mais ils m’ont… collé en maths… »
Comme je ne répondais rien, un peu vexée je l’avoue, elle enchaîna.
« - Bon alors ?
- T’es sortie de ma tête, je t’imagine totalement mais t’es pas capable de lire dans mes pensées, mes souvenirs ?
- Eh ! Tu ne m’as pas inventée siamoise je te signale, on ne partage pas le même cerveau ! »
Je ne trouvais rien de mieux à répondre que :
« - C’est nul…
- Et finalement, je vais finir par… savoir ? Il s’est passé quoi quand tout le monde a disparu ?
- Mais je n’en sais rien !
- Tu sais ça pourrait être super facile, s’il te plait ne rend pas ça… difficile. Ne m’oblige pas à te coller des bouts de bambou sous les ongles…
- Mais je ne sais pas j’étais…
- On va y arriver…
- J’étais évanouie dans un lave linge ! Voilà t’es contente ! Dis comme ça forcément ça parait ridicule… »
Peut-être est-ce par gentillesse qu’elle se contenta d’un silence prolongé, mais connaissant vaguement le personnage, je me doutais qu’il s’agissait plutôt d’un sentiment que je préférais ne pas connaître…
« - Tu me détestes ?
- Bah… tu sais tu es ma génitrice, il fallait bien qu’à un moment ou à un autre tu… subisses un genre de crise d’adolescence de ma part… Je vais être sympa quand même quand on… y réfléchit, je t’épargne les portes qui claquent, les piercings, les envies de tatouage… le fait de bouffer des frites devant toi alors que tu ne peux plus te le per… mettre, le sentiment d’injustice et les jupes trop courtes, et je vais me contenter d’afficher… la parfaite ignorance qui est de mise quand les parent nous refilent trop la honte… Essayons d’avancer malgré tout… Il s’est passé quoi dans cette machine au juste ? »
Je lui racontais mon électrocution le plus fidèlement possible, relatant le moindre détail qui me revenait en mémoire si insignifiant qu’il puisse paraître. Nous discutâmes des multiples hypothèses que mon histoire pouvait lancer. Au moment exact de la fin de l’humanité que s’était-il passé ? En quoi mon sort à ce moment là pouvait me différencier de tous les autres ? Le fait que je dorme ? Certainement pas, vu le nombre de coma éthylique que j’avais croisé ! Ce n’était pas non plus celui d’être trempée, encore moins d’être droguée ! Peut-être ma position incongrue mais elle ne devait pas être si extraordinaire que cela ! Si ma présence sur Terre avait rapport avec ce qu’il s’était passé dans ce lave-linge taille maxi pour laver les couettes, alors c’était certainement plus une addition de faits qu’un seul plus précisément. J’étais certainement la seule à m’être volontairement électrocutée de la sorte il est vrai mais pourquoi ces faits là plutôt que par exemple avoir été en équilibre sur une canette de soda, avec un chausson sur la tête tout en faisant des moulinets avec les bras ? L’hypothèse n’était pas à réfuter évidemment, il suffisait peut-être de faire exactement ce que j’avais fait là bas dans l’ordre où je l’avais fait, pour échapper à la disparition, cela était évidemment un enchainement très improbable, mais cette probabilité s’était réalisée et j’étais celle que cela concernait. Point. Le problème de cette théorie c’est qu’elle ne menait nulle part. Si on admettait que c’était cela qui s’était produit alors toutes les théories absurdes étaient possibles aussi. Nous cherchions une réponse plus précise, plus logique, plus raisonnée. Enfin… En réalité c’était Karine qui cherchait, moi je m’en foutais…
« - Bon, allons voir cette machine, il s’est peut-être passé quelque chose là bas pendant que tu étais tombée dans les pommes…
- Je ne suis pas sure que cela serve à quelque chose que j’apprenne pourquoi je suis encore en vie et les autres non…
- Tu ne te demandes pas pourquoi sur plusieurs millions de personnes tu es la seule qui respire encore ? Tu dois avoir quelque chose de spécial et ça ne t’intrigue même pas ? »
Non ça ne m’intéressait pas. Ca me glaçait les veines en réalité. Tout le monde était mort et moi non, cela faisait de moi une espèce de monstre et je ne voyais pas l’utilité de confirmer ces doutes. Surtout, je percevais que je pouvais apprendre une chose encore bien pire, par exemple que tout le monde existait encore mais que moi seule avait vécu la fin du monde dans un monde parallèle ou alors en étant un fantôme incapable de voir les vivants autour d’elle. Je pouvais très bien aussi vivre en ce moment même ma vie après la mort, je devais ainsi demeurer seule jusqu’au jour où j’atteindrai le salut de mon âme et où j’aurai enfin le droit de rejoindre tous les autres morts au paradis… Éventuellement j’étais une extraterrestre abandonnée sur Terre, les recherches m’apprendraient qui étaient mes véritables parents qui s’avéraient peser deux cents kilos chacun, être verts, couverts de pustules, d’antennes paraboliques, d’une multitude d’yeux globuleux, d’une épine dorsale avec des plaques comme les dinosaures et qui me réduiraient en bouillie sans s’en apercevoir en ayant fait la boulette de me serrer affectueusement dans leurs bras pour me dire bonjour et me signifier à quel point ils étaient heureux que j’ai envoyé cette boite de raviolis radioactive dans l’espace en tant que message de secours !
Karine se contenta de me demander si j’avais quelque chose de plus important à faire. Je voulais repeindre les murs de toute la ville, je voulais apprendre à me servir des quarante fonctions de mon couteau suisse pour devenir la parfaite Robinson Crusoé moderne, je voulais passer une journée ou deux à dévaliser une banque ou un casino avec un bas sur la tête, pour le simple cliché que cela réaliserait, je voulais… Non, effectivement je n’avais rien à faire de très important dans l’immédiat et fus donc bien obligée de consentir à m’investir avec elle dans cette formidable enquête.

Nous nous rendîmes au Lavomatic à l’aide du scooter. Le manque de sommeil et l’énervement post-caféine me convertit une nouvelle fois au port du casque. Karine refusa net d’en porter un prétextant qu’elle ne craignait rien, mais je me demandais si elle ne pouvait tout de même pas être blessée si jamais je l’entrainais dans une chute. Je n’avais pas l’impression de la maitriser tant que ça pour une création qui m’était due. Normalement elle aurait du dépendre totalement de ce que j’imaginais lui faire dire ou faire, elle aurait dû être ennuyeuse car trop prévisible mais elle manifestait une personnalité presque propre et je le supposais parfois, des capacités que j’étais loin de contrôler. Etait-ce ce à quoi ressemblait mon inconscient ? A quel point avais-je de l’influence sur elle ? Vu la vitesse à laquelle je m’étais habituée à sa présence j’étais devenue folle bien plus vite que je ne le pensais… Il me vint à l’esprit que j’étais peut-être en train de faire sans m’en rendre compte des choses parfaitement illogiques, mais rejetais cette idée aussi vite qu’elle était venue tout en replaçant sur mon gilet la fourchette que j’y avais planté et qui commençait à tomber…
A priori le Lavomatic n’avait rien d’exceptionnel. J’entrais seule, le furet caché dans mon sac. Karine avait disparue au moment où mon œil avait subitement arrêté de cligner sans raison. J’étais forcée d’ouvrir les deux yeux pour voir où j’allais sans foncer dans tout ce qui se trouvait sur mon passage à cause du manque de perspective qu’un œil fermé ne manquait pas de provoquer.
Je tournais sur moi-même au milieu de la pièce et faisais glisser mon regard. Tout était encore là, mes outils pour ouvrir la machine, la dite machine ou ce qu’il en restait, les autres machines dans un état parfait…
« HER... HE… HEU ! »
Je reconnaissais la voix de Karine et m’empressais de fermer les yeux pour l’observer finir de crier la phrase qu’elle devait certainement hurler en boucle depuis je ne sais combien de temps.
« …ERME LES YEUX ! »
Elle remarqua que je le regardais enfin et poussa un soupir de soulagement. Ses joues étaient colorées d’une belle teinte rouge.
« Tu as entendu ce que je disais ? »
Je niais d’un mouvement de tête.
« - J’ai entendu mais j’ai rien comprit… Ca faisait comme des interférences…
- On s’améliore… Alors tu vois quelque chose de bizarre ?
- Non. Tout est comme je l’avais laissé…
- Je m’attendais à voir un pentacle par terre ou un truc comme ça…
- Ah mais attends, pendant que j’y pense ! Il y avait cette poupée bizarre pleine d’aiguilles quand j’ai ouvert les yeux…
- Qu’est ce que tu dis ? Tu as vu une poupée Voodoo ? C’est vrai ?
- Nan… »
Karine s’enferma dans le mutisme pendant quelques minutes alors que je fermais un œil pour la voir tout en cherchant un indice dans les décombres. Je n’appréciais pas vraiment cette mimique car le fait de fermer un œil entrainait une grimace au coin de ma bouche. Je supposais que de loin il aurait paru probable que je grogne bientôt.
Nous ne trouvâmes absolument rien.
« - Si ça a un rapport avec ce lieu alors on ne le trouvera jamais, ça serait un truc du style champs de force mystique, un croisement tellurique qui lance des ondes bizarres… On peut peut-être se trouver un abri non ? Je commence à avoir faim et j’aimerai manger le saumon fumé de mon sac avant qu’il ne soit périmé !
- Non, attends, il faut creuser plus ! Si la présence n’a rien à voir avec le lieu elle doit avoir un rapport avec toi !
- Oui mais bon je t’assure que si on rentre à l’appartement on m’aura juste sous la main aussi et qu’on aura tout le loisir de chercher des cicatrices en forme de pentacle sur mon corps aussi bien que si on reste ici…
- Je pense à ce que tu as dit tout à l’heure… Ta théorie comme quoi tu n’es pas humaine…
- Idem, si je suis un orang outang on pourra tout autant le découvrir à l’appartement !
- Tu as déjà fait une prise de sang ?
- Oui… Il y a longtemps… Pourquoi ? »
Je regrettais immédiatement de ne pas avoir menti.
« - Et ils n’avaient rien trouvé d’étrange dans les résultats ?
- J’en sais rien je ne suis jamais allé chercher mes résultats, c’était un truc tout bête dont je me moquais un peu et puis après on nous a dit que la fin du monde arrivait et je ne m’en suis plus préoccupée… »
Cette fois je me mordis profondément la langue pour anéantir mes envies de vérité.
« - Le laboratoire est près d’ici ?
- Ca ne sert à rien d’y aller, s’ils avaient trouvé la moindre chose étrange dans mes résultats j’aurai été traquée par la CIA ou un truc du genre, c’est ce qui arrive aux mutants nan ?
- On y va.
- Non, s’il te plait…
- On y va ! »
Comprenant que je n’avais pas tellement le choix je finis par accepter et nous nous rendîmes à la clinique où j’avais passé mes tests sanguins.

Le centre de soin était dans un piteux état, peut-être parce que c’était à l’époque de la fin de l’humanité le dernier supermarché intéressant où trouver une marchandise utile. Pour éviter la casse le personnel médical avait laissé les portes béantes, laissant à tout un chacun l’accès libre aux seringues et aux drogues qu’il désirait. Mais cela n’avait pas empêché la folie humaine et ses accès de violences injustifiées. On aurait pu croire qu’une bombe avait explosé dans le bâtiment. D’ailleurs à la vue des murs noircis à l’intérieur de ce secteur, une bombe avait certainement explosé là. Pas une bien grosse, peut-être une simple grenade puisque les cloisons étaient toujours debout, mais un cinglé avait bien eu l’idée de balancer une bombe dans une clinique sans que personne ne songe une minute qu’il était un terroriste afghan, non à ce moment là tout le monde s’était plutôt certainement dit « Tiens ça a l’air marrant ! » et est allé demander à l’homme où il s’était procuré ce prodigieux jouet.
J’aurai voulu me trouver outrée par une telle pensée, me sentir haineuse et honteuse pour ma race, mais non. De toutes manières la clinique ne servirait plus jamais à personne, elle n’était même plus sensée exister alors oui, si on m’avait mis la grenade dans les mains moi aussi je l’aurai balancée, juste pour essayer.
J’enjambais les décombres pour me faufiler dans l’édifice et trouvais enfin le plan que je cherchais. Cela faisait plusieurs années que j’aurai du venir chercher mes résultats d’analyse, si ils avaient été conservés ce n’était surement pas autre part qu’aux archives.
Trouver les archives ne fut pas difficile, elles étaient au sous sol comme tout le monde peut s’y attendre. Mais comme tout le monde s’y attendrait aussi : ce qui se nommait archives était un sous sol immense comme trois hangars à bateaux réunis, composé d’allées symétriquement tracée par des étagères massives remplies de cartons. En bref : un labyrinthe de feuilles classées et – c’était bien le problème – classées dans un ordre qui m’était totalement inconnu.
L’étagère à côté de moi présentait un petit panneau indiquant un nom imprononçable aux consonances latines. Par curiosité je me saisis d’un carton à ma hauteur et l’ouvris pour en sortir un dossier rouge portant le nom de « Madame Jenquin ». Toujours poussée par mon vilain défaut je soulevais la fine couverture rouge pour tomber nez à nez avec une photo de la dite Madame Jenquin.
Je fermais très rapidement le dossier et le rangeais aussi soigneusement que ma précipitation le permettait, à sa place tout en me promettant de ne plus jamais ouvrir quelque chose au hasard dans cette pièce. J’ouvris les deux yeux pour me couper de Karine et ne plus l’entendre vomir derrière moi. Malheureusement ma folie progressait de plus en plus pour l’intégrer à ma vie de façon « réelle » si bien que si l’image disparu le son lui ne s’atténua pas. Je m’éloignais rapidement pour éviter d’imiter la malheureuse.
Au détour d’une allée je tombais enfin sur un petit bureau, planté là au beau milieu de nulle part. Je fouillais dans les papiers qui l’occupaient mais ne trouvais aucun plan d’organisation des archives. Les tiroirs étaient tous fermés à clef et la clef, je n’en doutais pas, avait disparue…
« - Eh Karine tu ne trouves pas bizarre que toutes les affaires que les gens portaient aient disparues en même temps qu’eux ? On n’a retrouvé aucun habit par terre dans les rues…
- Ils étaient peut-être tous nus quand ils ont disparu…
- Si on se met d’accord pour dire ça alors on se met d’accord pour dire que si je n’ai pas disparu c’est simplement parce que j’étais habillée et j’arrête tout de suite les recherches dans cet endroit !
- Tiens c’est vrai que c’est bizarre ! Mais bon qu’est ce que tu veux que je te dise… Encore une fois c’est une question liée à ce que l’on cherche et encore une fois on peut y répondre à l’aveuglette avec des milliers de suggestions toutes plus farfelues les unes que les autres et sans jamais pourtant citer la bonne. Donc on continue de garder la même ligne de recherche pour le moment et on va jusqu’au bout pour voir où ça nous mène ! »
Sa tête fit un mouvement circulaire puis elle me désigna du doigt quelque chose derrière moi.
« Tiens utilise ça pour défoncer les tiroirs ! »
C’est ainsi que j’ouvris les tiroirs, à force de frapper dessus avec une lampe torche assez massive. J’y trouvais enfin l’organisation des archives et pus me rendre étonnement assez facilement à l’endroit exact où un carton était susceptible de contenir mes examens. Je me sentais anxieuse comme une lycéenne le jour des résultats du bac. Je ressentis la même frustration que l’on ressent lorsqu’on arrive devant les panneaux où notre nom est comme perdu dans des listes d’élèves infinies, qu’en voyant les trente bons mètres de cartons où j’allais devoir chercher. Heureusement pour la lycéenne, les noms sont classés par ordre alphabétique. Malheureusement je n’étais pas lycéenne. Lorsque je trouvais enfin l’année de mes examens, il me restait 365 jours de fiches à éplucher car bien entendu j’étais incapable de dire quand exactement quelqu’un avait pompé mon sang…
Karine n’aidait en rien, elle se contentait de surveiller les opérations depuis la plate forme d’une étagère sur laquelle elle s’était assise et elle rouspétait lorsque je n’allais pas assez vite à son goût.
Lorsque je trouvais la fiche, j’étais affamée et le café avait depuis longtemps arrêté de distribuer ses généreux effets si bien que je m’endormais sans cesse pour être réveillée une seconde plus tard par les hurlements de Karine. Cette dernière sauta de son perchoir et vint derrière moi pour lire les pattes de mouches qui occupaient le morceau de papier. Je lus aussi mais n’eu pas la force de m’énerver de tous mes efforts vains lorsque je constatais qu’il n’y avait là aucun renseignement important.
« Là ! Là ! Regarde ! »
Karine réussit à me donner un doute. Je relus les données qu’elle pointait du doigt et m’affalais de tout mon long sur le sol.
« - C’est marqué que j’ai trop de sucre…
- Oui ! C’est une piste !
- Non, y’a pas un ado européen qui n’ait pas trop de glucose dans le sang… On a carrément des barres chocolatées qui flottent dans nos veines…
- Donc…
- Donc maintenant tu me laisses dormir pour que je puisse me réveiller avec assez de force pour te tuer ! »
Je ne sais pas si elle hurla pour me réveiller ou non, mais je m’endormis là sur le carrelage froid de la salle des archives d’un sommeil profond, tandis que la feuille de mes résultats sanguins finissait dans l’estomac du furet que la faim avait poussé à sortir de ma sacoche. Je dormis plusieurs heures durant et me réveillais enfin avec, j’ignorais pourquoi, un goût de sang assez prononcé dans la bouche. Karine était adossée aux étagères, les yeux perdus dans le vide, je me raclais la gorge pour lui signaler mon éveil.
Elle tourna simplement les yeux vers moi sans pour autant bouger le reste de son visage. Ce qui, dans le lieu où nous étions me rappela simplement quelques scènes de films d’horreur que j’aurai préféré oublier. Un frisson me parcouru.
« Tu ne dors pas toi ? »
Cette fois elle leva la tête dans ma direction.
« - Je ne sais pas comment on fait…
- En général quand t’as sommeil… »
Je ne rajoutais rien de plus m’apercevant qu’expliquer comment dormir requérait un effort intellectuel que je n’avais pas prévu.
« Je ne sais pas ce que c’est d’avoir sommeil… »
Parce que je ne savais pas du tout quoi répondre à ça j’ajoutais juste :
« - La classe…
- Mais j’ai faim par contre…
- Oh. »
Puis après avoir réfléchis à ce qu’elle venait de me dire :
« - Bah… Tu fais comment pour manger ?
- Je n’y arrive pas. Mais j’ai faim tout le temps. J’ai été dans un traiteur chinois quand je faisais la tête, je me suis assise devant un nem et je me suis concentrée. Pas moyen de le toucher. J’ai posé mes mains devant, j’ai invoqué son esprit. Ca n’a rien fait. J’ai du abandonner quand un chien a fini par rentrer a son tour et a dévorer l’ensemble des produits qui étaient là.
- Tu ne t’es peut-être pas concentrée assez fort…
- J’étais tellement concentrée en train de supplier ce nem de se donner à moi que je n’ai pas remarqué tout de suite que le chien était entré et quand j’ai rouvert les yeux j’avais les mains tendues à deux centimètres de son arrière train…
- Oh.
- C’est ce que je me suis dit… Mais bizarrement ça ne me fait rien physiquement. Je ne me sens pas mourir à cause du manque de nourriture ni même maigrir… C’est juste un manque psychologique, comme si j’étais accro à la bouffe, comme on peut l’être avec la cigarette. Sauf que la cigarette faut avoir essayé avant d’être dépendant…
- Tu veux que j’essaie d’imaginer un nem ? Karine… Karine ? Karine ! »
Je venais d’observer Karine disparaître dans un sublime effet de dégradé de « existant » à « transparent », en moins de temps qu’il n’en avait fallu pour dire « nem ». Je l’appelais avec la force du désespoir. Le fait qu’elle ait simplement prononcé le mot « mourir » dans sa dernière phrase me perturbant plus qu’il ne l’aurait du car soudain je l’entendis me répondre :
« Stresse pas comme ça pour un nem… T’inquiète c’est bon je suis sure que je peux m’en passer…. »
J’hurlais.
« - Karine mais tu es où ?
- Je n’ai pas bougé…
- Je ne te vois plus !
- Tu as les yeux ouverts… »
Et c’était vrai, j’avais les yeux ouverts et je la vis immédiatement quand mes paupières se posèrent sur mes yeux. J’eu un doute énorme mais Karine se chargea de m’en débarrasser.
« Oui, tu avais les ouverts aussi tout à l’heure. Je ne t’ai rien dit pour que tu ne perdes pas le truc en t’en rendant compte… mais bon visiblement tu n’as pas eu besoin de moi pour ça. Mais je dois avouer que tu progresses rapidement quand même !
- Mais tu es quoi au juste ? Un produit de mon imagination ou… un autre truc…
- Aucune idée ! »
J’ouvris les yeux, à la fois contente de l’amélioration de mes capacités et énervée par l’évidence que ma folie n’avait pas prit des années pour se manifester sérieusement. Pour donner le change je cherchais le furet.
Toutefois l’animal devint rapidement un vrai centre d’intérêt par le manque de présence dont il faisait part. Je l’appelais sans le moindre résultat. Sans la voir je demandais quand même à Karine si elle avait vu Gitz. Je l’entendis me répondre qu’elle n’y avait pas fait attention mais qu’elle ne l’avait effectivement pas vu depuis un moment.
Parce que je savais que le furet était vrai contrairement à elle et que j’avais donc une affection véritable, mêlée de pitié, il est vrai, mais affection tout de même, pour l’animal je courus dans les rayons à sa recherche. Karine ne semblait pas me suivre.
Je m’enfonçais de plus en plus profondément dans ces couloirs de paperasse hurlant le nom du furet à plein poumon. Cela n’arrangea pas ma course car bientôt je fus prise d’un point de côté douloureux dans mon côté droit. Je ralentis sans pour autant stopper mon avancée. Plus j’allais de l’avant plus les allées semblaient sombres et les cartons en mauvais état. L’odeur de la poussière me monta au nez de plus en plus violement et il me fut bientôt impossible de continuer à courir avec la douleur, le manque de souffle et les éternuements à répétition. Je marchais, persévérant encore dans les appels. Il était évidant que personne ne venait plus ici depuis des années. L’odeur de poussière fit place à l’odeur de moisissure. Puis sans crier gare après dix minutes de marche les cartons laissèrent place à de grandes caisses métalliques numérotées.
C’est à ce moment que j’entendis un cliquetis sourd plus loin encore devant moi. Je regrettais bien vite la présence de Karine, hésitais quelques secondes à laisser Gitz en plan, me dis qu’après tout ce n’était qu’un furet débile et que je serai plus tranquille en recueillant un hamster… Mais mes jambes me portèrent tout de même dans la direction d’où provenait le bruit. Je vis de loin derrière les étagères se dresser le mur qui annonçait enfin la fin des archives et l’angoisse grandit en moi alors que je m’en approchais.
Après quelques minutes je vis devant moi que le bâtiment ne s’arrêtait pas là. Au fond de l’allée qui se profilait devant mes yeux, une porte était encastrée dans le mur. Je ralentis encore et m’en approchais sur la pointe des pieds, maudissant mes chaussures qui avaient prit l’humidité et couinaient légèrement.
La porte était ouverte, le bruit venait de là. Je me collais le dos aux étagères pour ne pas prendre la porte de front mais arriver depuis son côté. Je longeais le mur puis une fois près de l’ouverture, pris une grand inspiration et y avançais la moitié de mon visage, manière la plus discrète d’y jeter un œil.
Je déglutis.
Mon furet était bien là au milieu de cette nouvelle pièce aux dimensions plutôt réduite. Il avait grimpé sur une table puis sur celle-ci, sur un petit plateau métallique, lequel devait avoir été négligemment posé sur un crayon ou un petit objet. L’animal n’arrêtait pas d’aller d’un côté à l’autre du plateau qui dans un mouvement de balancier se retrouvait toujours porté du côté où allait l’animal. Mouvement qui faisait peur à la bestiole qui repartait alors immédiatement de l’autre côté sans réfléchir. Le cliquetis n’étais que le bruit du plateau qui venait régulièrement cogner la table d’un côté ou de l’autre.
Ce n’est pas ceci qui me fit avaler ma salive d’une façon extrêmement désagréable, mais plutôt ce qui se trouvait autour de la table.
La pièce ressemblait à un vieux laboratoire. Elle était remplie de poussière et d’instruments médicaux assez effrayants. Ce qui aurait déjà suffit à me faire peur en temps normal s’il n’y avait pas eu en plus de tout ça, au fond de la pièce des bocaux faisant bien deux ou trois fois ma taille à vu de nez, contenant dans un liquide épais des créatures inanimées.
Je restais dans ma position, immobile pendant plusieurs minutes, n’osant pas même me gratter le nez qui me démangeait pourtant. Puis comme on se réveille d’un mauvais cauchemar je finis par me rendre compte que rien ne bougeait à l’intérieur de la salle et que je ne devais pas – trop – avoir peur d’y entrer, au moins pour aller chercher le furet.
Mes pas furent timides et mes jambes légèrement chancelantes mais j’avançais tout de même. Sans faire de gestes trop brusques je m’emparais du furet qui se cala dans mes mains avec le bonheur de trouver enfin un milieu rassurant. Je fis cela sans détacher une seconde mon regard des énormes cuves.
Je nageais en pleine science fiction. Les êtres qui y étaient enfermés avaient des membres humains et des membres animaux. Le plus souvent ils étaient déformés, certains même paraissaient comme éclatés et laissaient échapper dans le liquide quelques organes internes. Une fois de plus j’eu une énorme envie de vomir, seule la peur m’empêcha de me laisser aller immédiatement. Je murmurais :
- « N’ouvrez pas subitement les yeux, je vous en supplie, n’ouvrez pas subitement les yeux… »
Ils n’ouvrirent pas les yeux.
Le furet m’échappa des mains et se retrouva à nouveau sur la table. Je fus forcée d’y porter le regard et alors que je suivais le furet pour le reprendre le plus rapidement possible, mes yeux glissèrent sur les papiers qui y étaient entassés et je pus sans m’en rendre réellement compte lire deux ou trois phrases. Les mots « expériences secrètes », « Echec », « Hybrides », s’entassèrent dans ma tête, me laissant dans un état confus dont je profitais pour refaire le trajet en marche arrière et sortir de la pièce.
Une fois dehors je me collais rapidement sur le côté et me laissait retomber le long du mur en tenant fermement Gitz sur ma poitrine. Je déclarais :
- « On est d’accord hein. Pas un mot à Karine. Cette folle va se persuader que la fin du monde à un rapport avec tout ça et elle va m’obliger à passer des heures là dedans jusqu’à ce que je comprenne ce qu’on y faisait… »
Puis effrayée par ma propre voix je me redressais subitement et courus sans m’arrêter jusqu’à ce que je rejoigne l’endroit des fiches d’examens sanguins.
Lorsque Karine me demanda si ça allait bien et s’étonna que j’ai l’air si pâle. Je fus bien aise d’être trop essoufflée pour répondre.
Elle pensa certainement que j’avais couru de la sorte parce que j’avais simplement naturellement un grain et donc elle m’exposa sa nouvelle idée sans attendre que je reprenne mon souffle.
« Je me suis dit que ce n’était peut être pas physique le truc bizarre chez toi. Peut-être qu’il est psychologique… euh… Surement même. Donc bon, est ce que t’as été voir un psy déjà ? On pourrait aller voir ton dossier pour voir si on trouve quelque chose d’intéressant… »
J’acquiesçais, prête à tout pour quitter enfin ces maudites archives.

***

Le premier pas de Karine dans le cabinet du docteur Flimann fut accentué par un « Ooooh » qui rebondit sur les murs couleurs rose-barbe-à-papa qui étaient eux-mêmes à l’origine de cette onomatopée. Cette longue prononciation de voyelle fut accompagnée d’un regard circulaire à l’aspect inquiété, pourtant inhabituel au personnage quand je n’y étais pas moi-même à l’origine.
« Ca fait un peu mal au crâne non ? »
Je rouvris les yeux pour contempler la salle d’attente.
« Ca n’était pas comme ça quand je suis venue autrefois… »
Non, quand j’étais venue à l’époque, la folie décorative du docteur n’était pas encore portée sur une couleur seyant si bien à une poupée articulée aux proportions parfaites et fatalement assez stupide pour se taper toute sa vie un homme avec un prénom américain idiot comme Ken. A ce moment là si mes souvenirs sont exacts il s’en était tenu à une couleur verte pomme tout autant porteuse de migraines. Une thérapie à long terme sur la couleur j’imagine…
Sur les murs acidulés étaient posés des cadres à l’allure tout ce qu’il y a de plus professionnelle dans un cabinet de psychanalyste, c'est-à-dire qu’ils enfermaient des tâches d’encre étalées. Je m’arrêtais devant l’une d’elles et penchais la tête pour essayer de visualiser une forme.
Une voix naquit dans ce qui semblait pourtant être le vide à ma droite. C’était Karine qui me demandait ce que j’y voyais.
« Bah… »
Je penchais d’avantage la tête.
« - En fait c’est marrant, en face on dirait une bouteille de soda en train d’exploser, mais quand on penche sa tête comme ça là, bah finalement on se dit que peut-être c’est un thermos de café, ce qui est quand même beaucoup plus intéressant parce qu’un thermos y’a pas des masses de pression dedans alors pour que ça explose… Ou alors c’est ce bout de tâche là, quand on remet la tête à l’endroit on voit un pied si on ferme juste un œil. Alors dans ce cas c’est quelqu’un qui aurait donné un coup de pied dans le thermos… Un borne peut-être… Ouais… Voila quoi… Tu vois quoi toi ?
- Une chauve souris… »
J’observais la tâche avec attention.
« Mmmmh… Ouais… aussi… »
Nous laissâmes la tâche et son mystère sur le mur et entrâmes dans le bureau du docteur. Cette fois la pièce n’avait rien de singulier. Un diplôme trônait dans un cadre au milieu du mur, juste en face de la porte d’entrée, entouré de deux faux Monet et d’un paysage marin. Le bureau était plus ou moins ordonné, quelques papiers y trainaient ainsi qu’une boite d’antidépresseurs.
Je vins caresser nonchalamment le cuir vieilli du divan sur lequel les patients avaient du défiler avant et après moi. J’avais toujours apprécié ce mixte de fauteuil et de lit. A chaque fois que j’étais venue m’y allonger mon imagination m’avait transportée à l’époque de la Rome Antique, lors d’un déjeuner romain où j’avalais des dates confites du bout des doigts. Cela même si j’ignore parfaitement le goût d’une date confite, mais nul doute qu’en parfaite femme de citoyen romain, j’aurai aimé… Et puis après il y aurait eu une orgie avec massacre d’esclaves et fondue savoyarde comme dans les albums d’Astérix…
Karine arracha le sourire de mon visage d’un bruyant :
« J’ai trouvé, les dossiers sont là ! »
Elle était dans une petite pièce qui jouxtait le bureau. J’y entrais et découvrais sans surprise deux petites armoires remplies de tiroirs sur lesquels les lettres de l’alphabet se succédaient comme si ils avaient contenu la plus grande encyclopédie de tous les temps. Je repérais sans mal le tiroir contenant mon dossier et l’en sorti rapidement.
Le dossier, plutôt épais, entre les doigts, je rejoignis le divan et m’y affalais de tout mon long avant de poser un regard lourd sur la couverture brune où les lettres blanches de mon nom ressortaient vulgairement.
Longtemps après, je l’oublierai et garderai toujours un doute à savoir s’il commençait par la lettre M ou L.
Je fis une moue hésitante alors que dans ma poitrine mon cœur s’était prit d’affection pour la musique africaine et tapait des rythmes effrénés de djembé, certainement sympathiques en une autre occasion. Karine sentit mon malaise.
« - Quelque chose ne va pas ?
- C’est un peu flippant de lire ça…
- Tu n’as pourtant pas eu d’appréhension devant ton dossier médical tout à l’heure…
- Trifouiller dans mes veines et trifouiller dans ma tête ce n’est pas pareil. Dans le deuxième cas il s’agit bien plus de juger ma vie que de l’analyser scientifiquement.
- Oh tu m’énerves tu as toujours une bonne excuse pour ne pas avancer ! Moi je veux savoir ce qu’il y a marqué là dedans ! Je te rappelle que ta tête c’est là que je suis née justement et j’ai beau essayer, discuter avec toi ne résout pas toutes les questions que j’ai sur mes origines. Je dirai même plus que ça me refile des inquiétudes énormes qui ne demandent qu’à être apaisées ou confirmées une bonne fois pour toute !
- Dans ce cas je t’ouvre le dossier et te laisse lire. Je tournerai les pages quand tu le demanderas. »
Je joignis le geste à la parole et elle ne protesta pas. Non. Elle ne put cependant s’empêcher de lire plus ou moins à voix haute ce qui était presque aussi angoissant que la lecture que je voulais éviter. Je ne me sentis pas le courage de me battre avec elle à propos de ça.
« Romane blablabla… Née le ça on s’en fout… Parents blabla… Bon la première feuille tourne ce ne sont que des renseignements débiles… »
J’allais appliquer sa demande quand elle stoppa mon geste :
« Non attend ! Qu’est ce que c’est ce truc ?! Motif de la présence : à la demande de la famille car LA PATIENTE A AGRESSE UN DE SES PROFESSEURS, PERSUADEE QUE LA FEMME ETAIT EN REALITE UNE PIEUVRE GEANTE DEGUISEE EN HUMAINE ET VOULANT LUI SUCER LE CERVEAU ! »
A l’image d’un bloc de béton d’une tonne cinq qui me serait tombé dessus sans crier gare, le souvenir des conversations que j’avais avec le psy me revint de plein fouet. J’écarquillais les yeux et ma main vins instinctivement devant ma bouche pour étouffer un petit cri de surprise.
« - Tu te fous de moi ! Qu’est ce que c’est que cette histoire d’agression et de pieuvre ? Mais t’es vraiment tarée ma parole !
- Le mot agression est un peu fort… Je l’ai tenue à distance avec un bout de craie pour éviter qu’elle ne m’approche… »
Ne pouvant de toutes façons faire marche arrière dorénavant, je tournais avec résignation la feuille pour que Karine lise la suite du dossier. Elle ne le fit plus avec l’entrain qu’elle manifestait à l’origine…
« Première séance… La patiente a une attitude sure d’elle… Se confie facilement… Blablabla… Explique son geste comme purement raisonné… N’a fait que se défendre… Est persuadée que son professeur était une pieuvre, visiblement à cause de… sa coupe de cheveux et de la tâche de vin sur son visage... Mon Dieu mais ce n’est pas possible, dis moi que ce n’est pas vrai… Soutient que le professeur l’aurait menacé… Cette femme a demandé a ses étudiants de ramener leur copies sur la table afin qu’elle inspecte de plus près l’intérieur de leur cerveau… Simple blague d’enseignant prit comme une menace par la patiente… (Karine marqua une pause, visiblement troublée) Trouble de… Le gars qui a découvert ce trouble a un nom imprononçable il aurait pu simplement l’appeler de son prénom nan… Besoin de nouvelles séances rapidement pour mesurer l’étendue du trouble. Pas de danger immédiat mais nécessité d’un traitement… Après c’est une liste des médicaments je crois… Tourne la page… »
« Aujourd’hui avons parlé des dinosaures qu’elle a vu dans ses céréales le matin même… Hallucinations traduisant… Plus important que je ne le pensais… Capable de détailler les créatures avec nombres de détails très précis… Dents roses pour les filles, bleues pour les garçons… Quatre centimètres de haut… S’est laissé aller à la confidence… La fois où elle aurait voyagé dans le temps… Prétends avoir inventé la roue et eu l’idée des vitesses variables sur les mixer… M’a demandé si elle pouvait m’enrouler dans du scotch… Trompé sur le diagnostic, pas le trouble de… C’est à nouveau le nom imprononçable… N’arrive pas à me fixer sur un diagnostic précis… Besoin de plus de temps… Changement du traitement… tourne la page… »
« … Lui ai fait faire test quotient intellectuel… Grande intelligence juste au dessus du niveau de la moyenne supérieure et loin en dessous du surdoué… Semble faire une fixation obsessionnelle sur le divan, parle de dates parfois en relation avec… A parlé avec le chien la veille… Trouver un trésor avec lui… Fugue prévue pour la semaine prochaine… Internement envisagé… Demander autorisation parents… Surveillance nécessaire… Elle ne semble pas prendre les cachets de l’ordonnance… Danger pour autrui ? Hallucinations inquiétantes… Lui ai demandé à la revoir demain… Tourne… »
Karine parcourut vaguement la prochaine feuille des yeux puis arrêta soudainement de ne m’offrir qu’une connaissance en diagonale du texte. Sa voix se fit autoritaire quand elle lu entièrement la partie suivante :
« …quand j’ai tenté de lui parler d’un possible internement très implicitement elle a comprit immédiatement à quoi je faisais illusion. Son expression a changé radicalement pour prendre un air désolé. Elle a stoppé son récit à propos de la grenouille qui récitait l’alphabet et ma dit très calmement qu’elle était désolée de m’avoir fait perdre mon temps mais qu’elle n’était pas un nouveau cas de pathologie psychologique que je prendrai plaisir à étudier pour devenir célèbre en faisant une thèse sur son dos. Elle n’était pas le moins du monde agressif. Elle a continué à m’expliquer qu’elle n’avait simplement pas fait sa dissertation le jour où le professeur l’a ramassé et qu’elle a improvisé la scène où elle traitait l’enseignante de pieuvre. Elle ajouta qu’elle n’avait toujours pas rendu cet exercice et qu’elle n’aurait jamais plus à en rendre un mais se désolait car le professeur en plus de ne plus s’approcher d’elle s’était coupé les cheveux alors que sa coupe lui allait très bien. Quand je lui ai demandé ce qu’il en était pour le reste de ses visions, elle m’a dit qu’elle avait plein d’histoires dans la tête mais que je posais toujours des questions inattendues et que j’étais très utile pour faire évoluer ses personnages ! Je me méfie et crois à une ruse pour ne pas intégrer un établissement spécialisé. Je tiens à la revoir demain pour me faire une idée plus précise avant de prévenir les parents. Tourne Romane… »
« Cette peste s’est bien foutu de moi !
Elle m’a apporté la nouvelle qu’elle écrit pour un concours de jeune auteur. On y retrouve tous les personnages fantastiques dont elle m‘a parlé mais l’histoire tourne surtout autour d’une jeune fille qui prend un psy pour un crétin.
Un dernier élan d’éthique m’empêche de la faire enfermer à vie pour me venger. Malheureusement pour moi, le fait qu’elle ait la plus grande imagination que je n’ai jamais croisé n’est pas un prétexte suffisant…
Je ne veux plus la voir mettre les pieds dans mon cabinet. »
J’avais fermé les yeux et vis distinctement Karine relever les siens vers moi.
- « Je n’ai même pas gagné le concours avec mon histoire ! Elle était géniale mais c’est un imbécile avec une histoire de crevette qui danse qui l’a remporté… Je n’ai eu le droit qu’à un stylo avec le sigle d’une banque partenaire du concours… »

Chapitre 4

« - Gitz, viens là ! »
Le furet arrêta ses allées et venues dans la moquette et s’approcha joyeusement de moi. Seulement je ne le voyais qu’à peine. J’étais étonnée par l’étrangeté de ce qui était sorti par ma gorge. Cela faisait plusieurs semaines que je n’avais pas eu besoin de dire un mot à qui que ce soit, me contentant d’appeler le furet en claquant des doigts, et elle s’était comme enraillée. Mon intonation était maladroite et ma voix originelle derrière tout cela sonnait plus comme un souvenir lointain qu’autre chose.
Je pris le furet dans mes bras et le caressais machinalement en laissant aller mes pensées. J’étais seule. Cela prit tout son sens. D’un seul coup je pensais à tous mes amis, à ma famille… Je ne savais même pas ce qu’ils étaient devenus… La trace de l’homme était partout autour de moi, il avait façonné le monde pour lui. Mais j’imaginais qu’une vie intelligente reprenne le dessus sur Terre et se pose des questions sur ce que nous avions bâti. Ca serait au même titre que les statues de l’île de Pâques un mystère insondable. Pourquoi et par qui ? Il ne restait de l’homme que des maisons de béton armé, plusieurs tonnes de bouteilles en plastique, quelques produits artisanaux, des horreurs comme le papier tue-mouches ou les DVD de la petite maison dans la prairie et… moi. J’étais la seule preuve que l’homme avait existé. Est-ce que ça valait vraiment la peine de vivre toute seule à présent ?
A quoi allait ressembler ma vie ? Ma vie sans personne. Ma vie avec un furet débile…
Dans quelques temps j’allais oublier tout simplement comment parler. Les seuls sauveurs de ma langue natale seraient des livres et des films à qui je n’aurai pas à répondre. Je me doutais bien depuis un moment que cette vie allait faire de moi une folle aux dents jaunes qui se mettrait des plumeaux à poussière dans les cheveux, porterait des sacs poubelles en guise de robe et accuserait violement les cabines téléphonique d’être des envoyés extraterrestres. Mais je n’allais pas simplement devenir folle. J’allais devenir stupide. Il n’y avait plus personne pour me dire si j’avais raison ou tort, plus personne pour avoir ce genre de discussions qui vous poussent à raisonner un minimum…
Je n’avais jamais été quelqu’un de doué pour les relations sociales, mais de là à ne plus en avoir du tout… Est-ce que l’être humain peut vivre seul ? Je n’avais que peu de notion de psychologie, mais il me semblait que c’était aussi en partie la société qui rendait l’homme Homme.
J’aurai tué pour entendre une voix me dire un simple bonjour. Mais le pire c’est que tout à la fois j’aurai détesté ça aussi. Je répugnais à imaginer un inconnu entrer dans ma vie de cette façon. Dans les films quand il y a deux survivants bizarrement ce sont toujours les deux canons de l’histoire. Je ne me fais pas d’illusion, j’imagine bien sur quoi je pourrai tomber, quelqu’un avec qui ne je me serais jamais entendu dans d’autres circonstances, un fan de tunning ou un adolescent éternellement habillé en survêtement de sport. Je ne doute pas être capable d’apprendre à aimer cette personne. Mais quelle horreur d’avoir à le faire.
J’avais une solution : je pouvais me tuer maintenant. Attraper l’arme à ma taille, me coller le canon sur la tempe et presser la détente…
Non, pas au pistolet, si je me ratais j’aurai juste une moitié de la tête en moins et imaginons que je survive, à tous les coups je tomberai sur cette partie du cerveau qui commande une moitié de mon corps, ou encore mieux : celle qui régule la mémoire et là j’aurai un œil en moins et en plus je ne saurai même plus comment ouvrir une porte… Je ne voulais pas me pendre non plus, si mes cervicales tenaient le coup je mourrai étouffée et cela me semblait assez lent et horrible… Je pouvais bien mettre la tête dans les toilettes et inspirer profondément pour remplir d’eau mes poumons mais l’eau ici est trop calcaire et je hais ce goût… Me trancher les veines ça serait vraiment sale, du sang partout, j’imaginais mon corps pourrissant et attirant tous les charognards… L’électrocution c’est bon, j’avais déjà donné… Cachets, overdose, quelle originalité ! Cette mode là battait son plein avant la fin du monde, là ça faisait dépassé…
Je devais me rendre à l’évidence que le suicide n’était pas pour moi.
Alors j’eu une autre idée qui changea ma vie à jamais. J’allais m’inventer un ami imaginaire !
Au départ je me doutais que l’exercice ne serait pas facile, qu’il faudrait du temps pour me convaincre que je parle vraiment à quelqu’un qui existerait. Mais puisque tout cela prendrait des années avant d’être vraiment utile, autant m’y mettre dès à présent. Je fermais les yeux et commençais à dessiner une personne en face de moi.
En réalité j’estimais qu’il était préférable que mon ami imaginaire soit une amie imaginaire. Un jour je serai folle et ce jour là quand je verrai vraiment cet être, je préférais m’assurer que je n’en tomberai pas amoureuse puisqu’il allait être le seul homme sur Terre avec moi. En créant une fille je prenais le risque de devenir lesbienne avec le vide mais pour garder quand même une chance de ne tomber amoureuse de personne c’était encore la meilleure solution… Je baptisais ma création Karine, avec un K. J’aimais la sonorité de ce prénom tout simplement mais je connaissais une Carine avec un C qui avait été avec moi en primaire et qui m’avait volé tous mes pogs en trichant effrontément pendant que les autres regardaient ailleurs. La vie heureusement vous venge toujours de ces personnes qui vous traumatisent alors que vous sucez encore votre pouce et n’avez pas le droit encore de vous coucher après vingt et une heures. Plus tard au lycée la dite Carine avait eu assez d’acné pour ressembler à une calculatrice scientifique, et surtout, aujourd’hui elle était morte et moi non.
Ma Karine au contraire avait une peau parfaite, imaginez le drame si elle devait occuper la salle de bain le matin pour se faire sauter les points noirs ! Je n’appréciais pas tellement les filles aux cheveux courts et j’avais moi-même les cheveux longs et ne voulais pas faire d’elle un clone, elle se vit donc dotée d’une coupe de cheveux sympathique qui était un compromit entre les deux. Je la rendis brune avec des reflets ocre au soleil. Elle avait un petit front légèrement bombé où tombaient, en une fausse frange, quelques mèches de cheveux rebelles. Des sourcils bien dessinés surmontaient de grands yeux verts et à gauche, à côté de la pupille, sur le blanc de l’œil elle possédait une petite tâche rouge comme si un petit vaisseau sanguin avait explosé. J’avais vu ça chez quelques personnes auparavant, c’était étrange mais je trouvais que ça donnait du charme à quelqu’un ce petit défaut saugrenu… En dessous de ses yeux, sur ses pommettes, sa peau était parsemée de tâches de rousseur. Celles-ci traversaient aussi son nez, fin et légèrement retroussé sur le bout. Elle n’avait pas de problème de lèvres comme la lèvre supérieure qui recouvre la lèvre inférieur et vous donne une tête de poisson. Non, ses lèvres, ni trop fines, ni trop pulpeuses pour ne pas ressembler à une actrice porno avec surconsommation de collagène, dessinaient une petite bouche en cœur naturellement ouverte sur un début de sourire qui laissait apparaître furtivement la pointe de ses dents. Sans pour autant être à elle seule un spot publicitaire pour dentifrice, je lui offrais une mâchoire détartrée et surveillée régulièrement par le dentiste. Une bonne dentition c’était important, je croyais me souvenir que c’était en regardant les dents qu’on décidait ou non d’acheter un cheval… Enfin pour finir avec la tête, Un visage fin, qui gardait un léger quelque chose enfantin.
Son corps reçu des proportions plus que convenables. Heureusement qu’elle n’était qu’imaginaire, car je ne vous raconte pas les complexes qu’une fille pareille m’aurait refilés ! J’étais particulièrement fière de ce que mon cerveau avait engendré, même si mon « bambin » risquait de faire carrière chez Playboy… Je l’habillais un peu plus décontractée pour compenser.
J’avais cru que cet exercice de création serait plutôt évidant, mais il n’en était rien. Je suais à grosses gouttes sous le coup de l’effort mental que cela nécessitait.
Je me rendais compte que jamais je ne m’étais représenté quelqu’un dans son ensemble, ou plutôt justement, uniquement dans son ensemble. Des personnages que j’avais inventé dans mes rêves et dont je me souvenais le lendemain au réveil, je me faisais une représentation assez juste, mais lorsqu’il fallait se rappeler de détails, de la couleur de leur yeux, de ce à quoi pouvait ressembler leurs chaussures, de la forme que prenait leur bouche lorsqu’ils souriaient, il subsistait uniquement une sorte de flou artistique.
Le plus triste c’est que cela ne concernait pas seulement les personnes que j’avais inventé de toute pièce, alors que j’avais tâché un peu plus tôt de visualiser mes proches lorsque je repensais à eux, j’effectuais un travail aussi bâclé. Quelle était la couleur exacte des cheveux de ma mère avant qu’ils deviennent gris et qu’elle les teinte en auburn ? Est-ce qu’ils avaient tendance à friser s’ils séchaient naturellement ?
J’avais l’impression de manquer de respect à tous ceux qui avaient partagé leur vie avec moi, alors je mis un soin tout particulier à créer Karine. Je me concentrais le temps qu’il fallait sur chaque partie d’elle. Je fis une véritable retraite dans ma tête, à ne plus penser qu’à cet être nouveau à qui je donnais vie. Le temps passa sans que j’en ai conscience, seule la faim, les besoins primaires, ou les morsures du furet sur mes doigts me sortaient de ma transe. Parfois il faisait jours et parfois il faisait nuit, mais j’étais incapable de mesurer le temps qui s’était écoulé entre chaque.
Le corps humain était d’une complexité incroyable, il semblait malgré tout découler d’une logique harmonieuse, sans avoir la moindre notion d’anatomie autre que la connaissance de mon propre corps ou de ceux que j’avais vus nus contre le mien, il se dessina intuitivement. Il s’avéra qu’un coude déplacé de quelques centimètres gâchait tout le tableau, ce n’est qu’une fois placé correctement que je réussissais à poursuivre.
Derrière mes paupières toujours closes, chaque élément trouva sa place, l’un après l’autre et un jour je fus capable de la voir distinctement. Sur le fond noir que lui octroyait mes yeux fermés je vis véritablement Karine et parce que je pouvais détailler tout ce qui faisait qu’elle était elle, c’était comme si elle était véritablement en face de moi.
Quand j’ouvrais les yeux tout disparaissait, parce que j’avais d’autres détails sous les yeux, tout le bazar à l’intérieur de la chambre, en particulier les détails d’un furet dormant au milieu d’un paquet de gâteau et le détail de toutes les miettes tombées sur la moquette.
Je refermais donc les yeux, mais c’était comme si j’avais une personne dans le coma en face de moi, Karine ne bougeait pas d’un pouce, elle n’était animée d’aucun souffle de vie. Elle avait l’air drôlement paisible, mais pas franchement causante.
Il était temps de lui donner la vie définitivement.
Je voulais savoir la date pour fêter son anniversaire plus tard mais j’avais perdu un peu le compte ces temps-ci. Le furet n’étant pas d’une grande aide dans ces cas là… Il fut convenu que Karine n’aimerait pas les anniversaires ! Cela fut malheureusement le seul trais de caractère que je pensais à lui donner avant de la réveiller.
J’observais une dernière fois la silhouette immobile. Au-delà de son apparence de véritable mannequin, il y avait un petit quelque chose qui faisait années soixante-dix chez elle et qui me la rendis tout de suite sympathique. Je souris tandis qu’elle ouvrait les yeux. La chose était vraiment difficile, il fallait à la fois beaucoup de concentration afin de continuer à la voir dans un ensemble détaillé, et à la fois beaucoup de laisser aller inconscient afin de ne pas la rendre trop prévisible. J’exagérais peut-être la chose malgré moi, je me crispais comme si cela aidait : mon cou rentré dans mes épaules une grimace sur mon visage comme si j’étais constipée. Réciproquement maintenant, elle m’observait elle aussi.
L’inconvénient d’un ami qu’on s’imagine, c’est qu’il ne fait que ce que vous imaginez. Il va tourner les yeux vers la droite parce que vous imaginez qu’il tourne les yeux vers la droite, en fait, il va être une deuxième vous, incapable de faire quoi que ce soit qui soit absent de votre propre esprit. Cela n’allait pas être une partie de plaisir avant que Karine commence à devenir intéressante. J’allais devoir attendre un bon moment avant d’être capable de placer en elle tout l’inconscient qui sommeille en moi, seule partie susceptible de reprendre quelque peu mon esprit.
Je pris une grande inspiration et m’adressais à elle :
« - Bonjour Karine, je suis Romane. L’humanité a disparu de la surface de la Terre et je suis la dernière survivante.
Je la vis froncer les sourcils et j’étais soulagée parce que cela venait naturellement et que c’était légèrement plus évidant que ce à quoi je m’attendais.
- Je viens de te créer pour…
Sa bouche s’ouvrit lentement et elle se mit soudain à hurler comme si elle ne s’en rendait pas compte :
- ESPECE DE CRETINE ! COMMENT TU VEUX QUE JE COMPRENNE CE QUE TU ME RACONTES JE SUIS COMPLETEMENT SOURDE TU NE M’AS PAS FAIT D’OREILLES ! »
Je n’étais pas installée sur une chaise, mais bien que déjà assise sur le sol je tombais à la renverse sous la surprise. J’ouvris les yeux, perdis le fil. Elle avait disparue et non loin de l’endroit où elle se tenait quelques instants plus tôt, le furet me regardait fixement. Cela me mettait d’autant plus mal à l’aise et me donna d’autant plus l’impression d’être jugée que le furet était passablement myope et ne devait même pas me voir… Je m’empressais de clore à nouveau mes paupières. Elle apparut instantanément devant moi. Elle se tenait là, les mains sur les hanches, une expression d’attente sur le visage. Elle haussa les sourcils et poussa un gros soupir d’exaspération.
Mon imagination était vraiment balaise.
Je déglutis péniblement et m’empressais de lui imaginer deux oreilles. J’y ajoutais un petit bijou discret pour me faire pardonner.
« - Ouais… C’est quand même mieux… Bon tu disais ?
- Euh… Bah salut… Je m’appelle Romane. L’humanité a disparue et je suis la dernière survivante de l’espèce…
- Disparue ? Comment ça disparue ?
Je fus prise de court et ne trouvait pas mieux à répondre que :
- Bah… c'est-à-dire que je ne connais pas de synonyme pour disparaître alors…
- Il n’y a plus personne ?
- Bah y’a moi quoi…
- Et le furet ?
- Bah y’a moi, y’a Gitz, y’a aussi des chiens, des chats, des hamsters et des moustiques mais bon ça compte pas vraiment quand on parle de l’humanité…
- Il n’y a plus un seul autre humain sur Terre ?
- Non.
- Tu es sûre ? Et les australiens ?
- Les Australiens ?
- Oui j’aime bien leur accent… Tu as vérifié qu’il n’y avait plus personne en Australie ?
- Bah… Nan… Je suis une bille en anglais de toute manière alors l’accent australien…
- Mais comment tu peux être sûre que tu es la dernière humaine ?
- C’était prévu qu’on meurt tous alors qu’il y ait déjà une survivante est déjà énorme non ?
- Mais tu as vérifié quand même un minimum, n’est ce pas ?
- Bah ouais…
- Où ça ?
- Euh… Dans le centre ville ?
- Mais t’es tordue ou quoi ! Faut que tu saches s’il y a eu d’autres survivants avant d’inventer des filles qui n’ont pas d’oreilles ! C’est tout à fait précipité ça ! Faut aller chercher un portable, l’avoir toujours sur soit et inscrire à la bombe sur les murs de la ville qu’on peut joindre quelqu’un de vivant à ce numéro ! Il faut que tu ailles sur internet et que tu rendes visible sur la toile que quelqu’un en France vit encore ! Tu aurais du essayer de trouver les gens qui ont fait la prédiction de la fin du monde, découvrir ce qu’ils en disaient, comprendre ce qu’il s’est passé. Et puis il faut que tu découvres pourquoi TOI tu n’es pas morte contrairement aux autres, tu es peut-être destinée à de grande chose ! »
Pour calmer le jeu et le flot de paroles dont Karine m’inondait à mon plus grand étonnement, j’exécutais une technique ancestrale remise au goût du jour, afin de ne plus rien entendre. C'est-à-dire que j’ouvris les yeux, mis les mains dans mes oreilles et criais le thème des Schtroumpfs :
« Lalalalalalaaaaa lalalalalaaaaaaa »
Après deux ou trois répétitions je fermais discrètement un œil pour voir où en était Karine. Elle ne disait plus rien, les bras posés sur la poitrine, elle attendait visiblement que la conversation reprenne. Je fermais les yeux.
« - N’empêche que je n’ai pas tort. Il faut que tu découvres vraiment s’il n’y a pas d’autre survivant et tu ne peux nier que tu as un destin exceptionnel…
- Et si je trouve un survivant ça m’avancera à quoi ? Ce sera quoi mon destin hein ? Il faudra qu’on repeuple la planète ? Merci bien mais je n’ai pas envie de passer ma vie en cloque pour pondre une population d’abrutis consanguins ! Imaginons en plus que l’autre survivant soit un homme de cinquante ballets, gros et poilu et qui sente la carotte ! Non mais sérieusement ! Imaginons que je doive passer ma vie avec un type comme ça qui s’appellerait Prosper ! Je n’ai pas envie que n’importe qui me colle aux basques. Je le vois d’ici le coup des deux survivants qui doivent se tenir les coudes… Ah non, non non non ! Je ne m’accouple pas avec n’importe qui moi ! Enfin… ce n’est pas quelque chose qui se reproduira en tout cas !
- Ca pourrait très bien être une fille…
- Bah alors ça n’a aucun intérêt… On va faire quoi ? Parler sac à main et déodorant anti traces blanches ?
- Sympa… Et moi qu’est ce que je fous là alors ? »
Je me trouvais il est vrai un peu stupide… Je fis appel à ma mémoire pour retrouver les techniques qui m’avaient permis autrefois de me débarrasser de mon frère leur de nos grandes disputes. Je n’eu pas le temps de peaufiner ce qui remontait à mon cerveau et lançait sévèrement :
« De toutes façons tu as été adoptée ! »
Il y a des moments dans la vie où on peut se sentir seule, très seule. Ce fut l’un de ces moments.
Karine souleva un sourcil mais ne releva pas. Cela permit au moins que je lance un nouveau sujet de discussion :
« - Waouh la classe je n’ai jamais réussis à le faire ce truc ! Il y a toujours les deux qui se lèvent !
- Alors j’ai vraiment été créée pour ça hein… Servir de passe-temps à une débile… »
Je fus piquée au vif. Après tout c’était bien naturel ! Que je sois folle passe encore mais elle m’avait traitée de débile alors qu’elle existait tout simplement pour que je ne le devienne pas ! L’avantage c’est que je ne risquais vraiment pas de devenir lesbienne avec une fille pareille ! Les reflexes de lutte fraternelle reprirent en main le reste de la conversation :
« Qui est la plus débile des deux ? La débile ou la créature qui est née du cerveau débile ? Ca fait des jours que je me démène pour mettre en place ma nouvelle vie. J’arrête pendant quelques instants pour créer un être imaginaire et comment il me remercie ? En critiquant ma façon d’avoir mené les choses ! Non mais tu as raison, si j’avais su je me serai pas emmerdé à te créer ! Le furet ne causait pas mais lui au moins il n’était pas une fille pourrie gâtée qui veut tout contrôler ! »
Sous mes yeux Karine devînt toute rouge et déglutie péniblement après une grande expiration. Ses sourcils, que je trouvais très expressifs, se baissèrent spontanément et sa bouche se pinça. Elle se retourna violemment et s’en alla dans l’espace noir dans lequel je la faisais évoluer jusqu’ici faute de ne pouvoir me concentrer pour y mettre en papier peint ce que mes yeux voyaient lorsqu’ils étaient ouverts.
Peut-être que j’y avais été un peu fort… Je l’appelais à plusieurs reprises, m’excusais en criant pour qu’elle m’entende mais elle ne réapparut pas. A force de rester là les yeux clos je finis par trouver le temps long et les rouvrit sur Gitz qui vint contre moi quémander une caresse. L’infortuné animal voulu se caler sous la main que je tendais dans cette perspective, mais il visa bien entendu à côté et tomba de mes genoux sur lesquels il venait pourtant de grimper. Je souris malgré moi, alors que le moral n’y était pourtant pas.
« - Bon Gitz, on ne va pas se laisser abattre hein… C’est peut-être mieux après tout d’être seule… »
Je n’en pensais pas un mot, j’étais en train au contraire de me maudire intérieurement de ne pas avoir tenu ma langue. Ma création imaginaire s’était révélée caractérielle et donneuse de leçon mais est ce que ce n’était pas ce dont j’avais besoin ? Je sentis les larmes me monter aux yeux, mais je faisais partie de ces personnes dont la dignité est primordiale et qui ne conçoit de pleurer devant un furet que si celui-ci avait uriné sur la bande dessinée dédicacée de son auteur préféré le jour de la mort de son père, au moment exact où elle se serait enfoncée une écharde sous l’ongle du petit doigt de la main gauche. Je me contentais donc de renifler bruyamment et de déclarer qu’il était l’heure de l’entrainement au tir.

Chapitre 3

Se réveiller sous un éclairage de néon devant la tête coupée d’un nain de jardin géant fut une expérience hautement traumatisante de mon existence.
Je détestais les nains de jardin, comment pouvait-on faire confiance à ces petits bonhommes ? Ils sont toujours affublés d’un de ces champignons rouges à pois blancs que tout le monde sait être vénéneux, mais ça n’inquiète personne !
Mon premier réflexe au réveil fut donc de frapper très fort cette tête de nain au faux sourire charmeur et ainsi de me faire très mal. Je poussais un long hurlement de douleur et me précipitais sur les restes d’un barbecue pour frapper le visage malicieux avec et le réduire en poussière.
J’étais à présent parfaitement réveillée. Physiquement. Dans ma tête c’est comme si je me réveillais d’un mauvais rêve et j’étais encore dans le flou qui m’empêchait de réfléchir consciemment à ma situation…
Je fis le tour des rayons pour trouver de quoi faire mon petit déjeuner : des céréales, du lait et du saumon fumé. J’hésitais trente petites secondes à prendre des vêtements car les miens sentaient le rance, mais j’avais peur de ne pas réussir à enlever l’antivol et de faire sonner les panneaux aux sorties des caisses. En plus je savais que je trouverai des fringues bien plus sympas dans des vraies boutiques. Je sortis du supermarché, mon sac à la main, avec la sensation de faire quelque chose d’interdit. Je résistais à la tentation de déposer mes vingt centimes dans la caisse, chose qui aurait pourtant quelque peu apaisé ma conscience…
Au dehors une musique gaie et pleine d’entrain m’accueillit, je me concentrais intensément sur elle car elle masquait à peine le silence de plomb qui régnait derrière. Quelle étrange sensation, ne plus rien entendre, juste un bourdonnement dans ses oreilles. A cet instant précis le silence était presque douloureux. Ces dernières semaines mes oreilles s’étaient habituées à un haut niveau de décibels, le changement paraissait brutal. Je ne l’avais jamais connu un silence pareil, il semblait broyer ma poitrine.
J’appréciais la présence des enceintes qui empêchaient un silence total et m’aidaient à me sentir un peu moins seule au monde. Ma tête commença à hocher de manière ridicule en rythme et même parfois à partir à droite ou à gauche. J’avais l’air d’une parfaite crétine mais puisque personne ne pouvait me voir…
Avec un pas de danse étrange digne des plus grandes comédies musicales de l’histoire, j’atteignais la première porte d’immeuble qui se présentait à moi. Je voulais éviter l’appartement du rez-de-chaussée, je me doutais que ces derniers temps ils avaient du voir du monde défiler et que leur état ne devait pas être très flatteur pour les anciens propriétaires. Le premier étage ferait donc l’affaire.
Je snobais l’ascenseur bien que la perspective de ne pas monter les marches m’attirait. Ce ne serait plus jamais le moment de rester coincé dans une de ces petites cabines exiguë, car si la chose arrivait je craignais d’y pousser mon dernier soupir à attendre de l’aide…
Le fait d’avoir connu la date de la fin du monde à l’avance avait certains avantages, un m’apparaissait maintenant clairement : aucun habitants de la ville n’avait fermé son appartement à clef, quand on n’a plus rien à perdre on n’a plus peur des voleurs.
Un petit salon m’attendait, il y avait de nombreux verres vides sur la table basse et quelques cendriers renversés qui collaient très bien avec l’odeur de transpiration-cigarette-déchets-organiques. Ca n’était pas si différent de ce que j’avais connu dernièrement et ça ferait l’affaire.
Je posais mes courses au milieu de la pièce et entreprit l’exploration des placards. J’y dénichais un bol, une cuillère et un DVD de dessin animé que je voulais justement revoir depuis un moment. Je collais un coussin sur le sol et m’affalais dessus en ayant au préalable lancé la lecture du film sur la télévision. La chose du se faire manuellement car la télécommande avait disparue…
Je manquais de peu de m’étouffer avec une céréale vindicative mais passais dans l’ensemble un moment agréable à contempler l’écran. Je finissais le film en me roulant des tranches de saumon fumé entre les doigts que j’essuyais ensuite gracieusement sur mon pantalon. Je fus fière de constater que la scène avec la sorcière pouvait être regardée sans que je me cache sous ma couette, comme c’était le cas lorsque j’étais enfant. Elle me parut même sympathique à côté de l’apparition bien trop fréquente d’une princesse qui passait sa vie à faire le ménage et qui n’avait reçu comme seul et unique don, que la capacité d’ameuter tous les animaux de la forêt à chaque fois qu’elle chantait… Mon tribunal intérieur eu aussi tôt fait de déclarer les sept nains coupables de quelques crimes odieux car il fallait forcément qu’ils soient des fugitifs pour continuer à ramasser autant de pierres précieuses à longueur de journée et pourtant continuer à vivre dans une maison ridicule au milieu de nulle part. Blanche neige n’était qu’une femme vénale finalement… Une fable moderne comme on les aime…
La nuit sembla tomber rapidement et je décidais de reporter au lendemain les choses à faire plutôt que d’aller me balader dans le froid et l’obscurité. Je m’étais levée il y a peu mais les nuits blanches avaient été assez fréquentes pour que je puisse me rendormir sans trop de difficulté. Le lendemain j’étais décidée à me lever tôt mais en attendant je comptais bien m’abrutir de dessins animés. Cette mission auto-fixée fut accomplie sans le moindre incident fâcheux et mes paupières choisirent de se clore de manière prolongée devant les aventures mouvementées d’un peu plus d’une centaine de chiens, moment approprié car j’avais du mal à les distinguer tous personnellement.
La sonnerie de mon portable retentie peu avant neuf heures. A peine un œil ouvert et la situation comprise, je me jetais sur l’appareil et décrochais en poussant des « allo » désespérés. C’est parce que la musique continuait à se faire entendre dans mon oreille avec la ferme intention de me rendre sourde que je me rendis compte qu’il ne s’agissait que de mon réveil que j’avais oublié d’enlever la veille. Je le coupais, à peine agacée, et me recouchais. Ce n’était pas le tout mais je comptais me lever tôt moi et j’allais avoir besoin de toutes mes heures de sommeil.
Je rouvris un œil vers midi et demi, une demi-heure plus tôt que l’heure que j’avais initialement prévue. J’avais la bouche pâteuse et ma joue couverte de bave était assortie à la moitié gauche de mon oreiller. Ma mâchoire s’écarta dans un bâillement gigantesque. Dans un premier temps je fus surprise par ma propre haleine puis je me rappelais avoir mangé du saumon fumé quelques heures auparavant.
Je pris la décision de me traîner hors du lit jusqu’à la douche. Le jet d’eau chaude qui me coulait sur la tête et quelque peu dans les yeux acheva de me réveiller. Je pris conscience d’être encore habillée et me dénudais à la hâte avant de balancer mes affaires par-dessus la cloison de plexiglas.
J’attendis que l’eau à mes pieds passe du noir grisâtre épais au transparent coulant puis sortis dans une agréable odeur d’amande douce. Je ne pouvais pas remettre mes anciennes affaires, qui ne pouvaient désormais satisfaire que l’appétit d’une poubelle pas trop à cheval sur ce qu’elle contenait. Le chauffage poussé à son maximum aidant je me promenais nue dans l’appartement, cherchant quelque chose à me mettre en attendant de trouver mieux. Dans un placard sentant à plein nez le produit antimites je dénichais une tonne de pantalons de jogging taille quarante quatre et décidais qu’il était temps de changer d’appartement. A l’étage supérieur je n’eu pas tellement plus de chance sur le contenu des armoires mais au moins c’était ma taille…
Je redescendis pour prendre à nouveau un super petit déjeuner, laissant à la poubelle la moitié de mes céréales qui avaient trop ramollies. Ce geste me fit prendre conscience qu’il n’y avait plus d’éboueurs pour ramasser les poubelles et je me promis de ne plus y jeter n’importe quoi. Le reste du saumon fumé y passa quand même, de toute façon je ne comptais pas rester dans cet appartement-ci alors je me moquais bien des odeurs de décomposition qui allaient aromatiser l’atmosphère ! Les arômes de ma propre bouche m’inquiétais d’avantage pour le moment et je me remplis la bouche de dentifrice pour être sur de faire passer l’odeur sans me servir de la brosse à dent des précédents propriétaires, chose qui me répugnait sensiblement.
Je n’étais pas sûre de ce que j’étais sensée faire pour la suite. Fallait-il que je recherche qu’autres survivants comme moi ? La veille ma course dans les rue de la ville avait était parfaitement infructueuse et ce résultat m’avait pas mal déprimée. Je savais aussi que c’était lorsqu’on ne cherchait pas quelque chose qu’on avait le plus de chance de tomber dessus. Je ne voulais pas chercher d’autres gens, je préférais me dire une bonne fois pour toute que j’étais seule, je me persuadais que c’est ainsi que je serai le moins déçue.
Il fallait que je fasse autre chose et le plus urgent pour le moment était de trouver des vêtements corrects. Du shopping ! Je devais aller faire du shopping !
Dehors j’inspirais une grande goulée d’air frais et me mis en route pour le centre ville. Voir les rues désertes était quelque chose auquel j’allais devoir m’habituer, je trouvais ça plutôt intimidant. Toutes ces façades silencieuses semblaient animées d’intensions malveillantes à mon égard. Il faudrait que, dans les jours suivants, je fasse quelque chose pour rendre les bâtiments moins sinistres, j’avais à ce propos une petite idée qui me courrait derrière la tête mais il n’était pas encore temps de la mettre à exécution.
Les rues commerçantes ouvraient toutes leurs boutiques à ma seule consommation. Bien entendu la plus part avaient été saccagées et pillées mais il restait bien assez de produits sur les présentoirs pour me faire plaisir. J’avançais automatiquement vers ces boutiques où j’avais toujours repéré des vêtements superbes mais hors de prix. Cette fois il n’y aurait plus rien pour m’empêcher de porter ce que je désirais.
La semaine avant la soit disant fin du monde les pillages avaient commencé et il était déjà possible alors de porter ce que l’on désirait mais les magasins étaient encore plus noir de monde qu’un premier jour de soldes et les gens s’en lassèrent très vite. Seul le centre commercial demeura un centre de pillage à temps complet.
Jusqu’ici je n’avais pas été très féminine dans ma façon de faire des achats vestimentaires. Alors que les autres filles s’organisaient en bande pour passer des après-midi shopping à essayer des centaines d’habits qu’elles n’achetaient même pas forcément. Je détestais simplement passer la porte d’une boutique affichant pantalons, tee-shirt, chemise et autres, en vitrine. Quelle horreur que ces endroits à la climatisation toujours trop poussée et remplis d’une foule de grognasses en minishort toujours bien mieux foutu que vous ! Vous vous y sentiez toujours épiée par les vendeuses et en réalité c’était bien simple, dès que j’y mettais les pieds je n’avais qu’une envie, c’était d’en sortir. Jamais personne n’avait été plus rapide que moi pour essayer des affaires. Pour me convaincre d’y faire ma tournée annuelle, la seule manière était de me rende compte qu’en faisant tourner une machine par semaine je n’avais plus assez de fringues sympa pour porter quelque chose propre du lundi au dimanche…
La première boutique que je visitais fut en toute logique un magasin de lingerie. Je pris autant de plaisir à essayer un nombre incalculable d’ensembles en paradant sans pudeur devant la glace, qu’à jouer le rôle de ma propre vendeuse et farfouiller dans les tréfonds des réserves. Le fait d’être seule me donnait en plus l’audace de porter des choses bien plus osées que d’ordinaire. Adieu culottes en coton, bonjour dentelles affriolantes ! Le style sexy que j’avais jusqu’ici tenu à l’écart de ma personne, plus par peur que par manque d’intérêt, me sautait au visage et ma foi, c’était jouissif de voir que moi aussi je pouvais me permettre de porter des trucs pareils ! Je dénichais cinq ensembles qui auraient du me coûter la peau des fesses et me décidais sur l’heure à en porter un particulièrement magnifique dans les tons bruns soulignés de motifs en dentelles blanches pas dégueulasses du tout ! Je fus à deux doigts de siffler pour approuver mon reflet dans la glace.
Je n’avais jamais fait d’effort pour m’habiller, par peur du regard des autres, peur que tel style ne me convienne pas, ne soit pas sympa sur moi. J’avais surement raison, je n’étais pas un top modèle. Physiquement si je me regardais objectivement je n’étais pas belle, je n’étais pas laide non plus. Je n’étais ni grande, ni petite, ni grosse, ni maigre. J’étais parfaitement dans la moyenne et au final j’adoptais ce style vestimentaire : du passe partout qui peut aller à n’importe qui. J’avais été drôlement fade au final.
Je renfilais tee-shirt et jogging pour continuer ma tournée des établissements. A l’abri de tout regard j’eu presque envie d’enfiler, juste pour essayer, la presque totalité du stock de chaque magasin. Ce ne fut que de cette manière en réalité que je me rendis compte du style vestimentaire qui m’allait le mieux et que je préférais. Il était bien loin de celui que j’avais l’habitude de porter. Je me sentais en plus l’obligation, car d’une certaine manière je vivais une aventure fantastique digne des meilleurs films hollywoodiens, de me fringuer telle une héroïne. Il va de soit que cela m’aida à mettre en valeur mon postérieur et ma poitrine…
A la fin de la journée, c’est une Romane plutôt sympa, sans me lancer trop de fleurs, qui se retrouvait au milieu de la rue les mains chargées de paquets. J’avais habillé mes pieds avec, à défaut des chaussures à talon avec lesquelles je n’arrivais pas à me déplacer, des chaussures presque plates en cuir vieillies et à bout pointu. C’était étrange mais définitivement ce que j’avais trouvé de plus classe ! Mes jambes étaient moulées dans un jeans taille basse tendance faussement usé, façon « destroy », j’avais pensé que ce serait de bon ton avec l’ambiance des lieux. Je portais en guise de haut un tee shirt blanc plutôt moulant et assez long, sur laquelle étaient cousus des entrelacements de fils plus foncés rappelant les ramures d’un arbre. Au dessus de cette splendide chemise j’avais ajouté une veste cintrée marron en cuir elle aussi et à la coupe particulièrement originale. Bracelet fin, ceinturon de cuir, boucles d’oreille discrètes et pendentif en pierre de jade complétaient à merveille cette admirable tenue.
Je me sentais une autre jeune femme et lorsque je me regardais dans un miroir je ne pouvais que regretter de ne pas avoir osé plus tôt me vêtir de la sorte. J’étais vraiment passé à côté de la manière la plus simple de m’envoyer en l’air bien plus souvent !
Je manquais de peu d’enchaîner avec les instituts de beauté pour m’initier aux secrets d’un maquillage parfait, mais la nuit commençait à tomber et ça aurait été comme s’enfermait volontairement dans le noir dans la cave d’un immeuble. Totalement seule, les ombres et l’obscurité m’aurait rendue complètement paranoïaque.
J’ouvris la porte d’un autre appartement pour m’y installer pour la nuit. Le confort du canapé dans cette partie de la ville était nettement plus appréciable, mais l’odeur de joint imprégnait bien plus nettement le tissu…
Je fermais les yeux devant un mauvais film de samouraï mal doublé et passait une nuit étrange ou Morphée me matraqua de songes plus fous les uns que les autres.
J’ouvris les yeux dès les premiers rayons du soleil, ayant négligé la fermeture des rideaux un peu plus tôt. J’ignorais l’heure car j’avais retiré ma montre avec mes premières affaires et mon portable s’était enfin éteint par manque de batterie. J’en fus très étonnée, j’avais pensé qu’il m’accompagnerait, toujours fonctionnel, considérant que le passage dans le lave-linge hier n’avait pas semblé lui poser de problèmes…
Je me levais de mauvaise grâce, rien ne m’y forçais bien entendu mais justement, le fait que je fasse une grasse matinée une fois de plus n’embêtait personne, ce n’était même plus drôle…
J’aurai aimé piller le frigo mais il était déjà vide, il ne restait que des pâtes dans les étagères de la cuisine, même pas assez pour m’en faire une plâtrée de la même sorte. Je jetais spaghettis et torsades dans la même casserole d’eau bouillante et fut contrainte à avaler un mélange où les unes était trop cuites et les autres pas assez.


Les jours suivants je déambulais à travers la ville comme un fantôme. J’entrais dans les immeubles au hasard, m’y posais pour la journée, la soirée, une heure, j’en ressortais immédiatement, j’y passais quatre jours… Tout dépendait de ce que j’y trouvais. La nourriture était un critère primordial, je me jetais dans un premier temps sur tout ce qui était extrêmement périssable, la viande surtout, les légumes aussi. Je ne savais pas quand j’aurai l’occasion d’en manger à nouveau, souvent quand je trouvais un steak dans un frigidaire, il y avait déjà des traces de dents dedans, je ne m’expliquais pas ce phénomène.
Parfois tout cela avait du bon, j’emménageais toute une semaine dans une maison de la taille d’un palais, pensant que j’allais y rester le reste de ma vie, dormant dans des pyjamas en soie trouvés encore dans leur emballage dans les armoires, allumant un feu dans une cheminée louis XIII, portant les boucles d’oreille en diamant de la maitresse de maison. Au bout d’une semaine pourtant la maison me sembla trop grande pour moi seule, je m’y sentis encore plus mal à l’aise qu’ailleurs, surtout lorsque je me rendis compte qu’il était temps d’y passer l’aspirateur et que le faire sur une telle surface n’étais pas envisageable.
Je vécu dans un cinéma, me nourrissant de pop corn, en regardant des films sur l’écran géant toute la journée jusqu’à ce que j’en devienne presque aveugle, ce qui me décida à changer de lieux pour un bowling dont je me lassais encore plus rapidement.
Dans mes pérégrinations je me musclais particulièrement les épaules et le dos en portant un grand sac de camping où je jetais tout mon nécessaire de survie, de la nourriture, des habits, des piles, des jeux, un canard vibrant, une lampe torche, un kit de premier secours, des tas de choses que je trouvais dans les appartements que je visitais et dans lesquels je me servais sans gêne, et bientôt s’y ajouta aussi une arme.
Un après midi alors que je poussais la porte d’un appartement je tombais nez à nez avec un stock de cocaïne impressionnant. Posé négligemment par paquet d’un kilo au milieu de la table basse du salon, comme s’il avait s’agit d’un paquet de courrier, la découverte me mis en joie. Je n’eu pas envie de l’utiliser, mais je me doutais qu’un jour de déprime cette drogue pouvait m’être utile, j’en pris un paquet dans mon sac et continuait mes fouilles. Tous les placards sans exception contenait une arme à feu et après quelques hésitations et m’être assurée avoir bien enclenché le cran de sureté, j’en passais une dans son étui à ma ceinture et m’emparais d’autant de cartouche que je pouvais en trouver.
On ne peut pas dire qu’il n’y avait rien sur quoi je puisse tirer, rien qui puisse être une menace pour ma survie. Dehors les hommes n’étaient plus, mais leurs animaux en revanche avaient pris possession des rues.
La plus part étaient amicaux, dans les premiers temps certains avaient essayé de me suivre, palliant l’absence de leur maitre, se sentant surement abandonné. Je songeais à en adopter, à les dresser pour m’aider à trouver de la nourriture, jusqu’au jour où j’en vis se battre à mort pour le privilège de ma compagnie. A partir de ce jour là je m’éloignais des bêtes, me rendant compte qu’elles pouvaient aussi être dangereuses et qu’elles étaient sur la voie de redevenir sauvages. Avec l’arme je n’hésitais pas à leur faire peur en tirant un coup en l’air pour les éloigner de moi lorsqu’ils me collaient trop.
Quinze appartements après celui baptisé « des dealers » et pointé sur la carte dont je m’étais munie comme « Réserve de rêve », je tombais dans un étrange domicile d’où parvenait un bruit tonitruant de cavalcade. Il s’agissait en réalité d’un film de cow-boys qui passait en boucle sur un écran blanc à l’aide d’un projecteur. J’éteignis la machine qui aurait finit à coup sûr par provoquer un incendie. L’étrangeté du lieu ne se trouvait pas dans les mauvais goûts cinématographiques de celui qui avait passé la fin de sa vie ici, mais dans le nombre incalculable de télécommandes de magnétoscope que son esprit dérangé avait amassées et empilées dans tous les recoins !
En dessous de cette couche de matériel électronique je devinais un endroit qui aurait pu être parfaitement agréable et me convenir mais il aurait fallu passer outre le passé de réserve à zapettes du secteur et cela me semblait totalement en dehors de mes capacités… Par contre je tombais sur du beurre de cacahuète importé d’Angleterre dans un placard et l’ajoutais à mon précieux et déjà important chargement de mon sac.
Depuis le premier foyer examiné, j’avais une tendance kleptomane qui voyait le jour. Il est bien connu que les gens ont toujours un truc génial que vous ne possédez pas et que vous convoitez par la suite dans une version « encore plus mieux » que celle du voisin. Je n’avais plus de voisin et me suffisais donc du vol de la dite babiole. Ainsi en plus de l’arme, des munitions et du beurre de cacahuète je m’étais alourdie du poids de deux parfums, d’un vinyle que je ne pouvais même pas lire, d’une petite sculpture d’homme dénudé, d’un nouveau téléphone portable, d’un fer à friser et d’un jeu chinois avec des pions louches dont je n’avais pas encore comprit la règle.

C’est au cours de ma vie de nomade que je tombais sur un charmant jardin. Charmant est un terme très exagéré en réalité pour nommer cette demie-décharge couverte de bouteilles vides et cassées, de seringues, de chips molles ou écrasées, de mousse à raser, de vêtements en tout genre, de sacs en plastique, de mobilier brisé et d’un furet complètement paniqué qui courrait au milieu de tout ce cirque… Mais l’endroit me plut instantanément.
Le pauvre animal était resté prisonnier du lieu qui était totalement clos une fois la porte qui donnait sur le hall d’entrée de l’immeuble fermée. Lorsqu’il m’aperçut, il fonça sur moi. J’étais persuadée que tenant toujours le battant de la main il allait se faufiler entre mes jambes dans une sortie plutôt héroïque pour une race de truc à poil, mais il n’en fut rien. Il fonça droit sur moi et ne s’arrêta pas. Peut-être qu’il loupa l’écart entre mes pieds, toujours est-il qu’il fonça net sur ma chaussure. De rage je m’apprêtais à lui coller un coup de pied dont il ne se serait sûrement pas relevé, mais il s’avéra que la bestiole s’était déjà assommée toute seule. Je fronçais les sourcils, perplexe devant tant de maladresse. Pensant qu’une telle bêtise méritait un peu d’attention je sentis poindre un peu de tendresse pour la petite créature. Je la tâtais du bout de ma chaussure pour m’assurer qu’elle ne bougeait plus mais celle-ci resta inerte.
Je me sentis responsable et pris le furet dans mes mains tandis que je montais les étages supérieurs pour me trouver un coin où me poser pour la nuit.
L’escalier qui y menait ne tenait pas tout à fait droit, c’était comme s’il m’entraînait à chaque marche pour que je fonce dans le mur. La tapisserie qui recouvrait les murs était d’un goût douteux, un mélange de carrés orange et de ronds roses qui provoquaient un début de migraine dès qu’on les fixait trop longtemps.
Au premier étage, l’appartement était vraiment immonde, mais mes goûts en matière d’hygiène avaient quelque peu changé ces derniers temps, si je ne parvins pas à me décider à m’allonger dans le li ou le canapé du salon, je ne pris pas la peine non plus de monter un autre étage pour trouver mieux et finir par m’endormir dans la baignoire, le furet encore assommé posé sur mon ventre.
Je me réveillais avec un bip caractéristique de réveil dans les oreilles, puis je sentis une sensation désagréable de mouillé. Pendant une seconde je pensais m’être urinée dessus sans comprendre comment cela pouvait être possible, mais les yeux bien ouvert je vis que je reposais dans une bonne quarantaine de centimètres d’eau qui s’écoulait lentement en un mince filet du robinet d’eau chaude et que je bouchais l’évacuation avec le talon de mon pied. Le moment d’étonnement passé, c’est en sentant un poids inhabituel sur ma tête que je me souvins du furet et compris qu’il était responsable de la situation. En attendant il se tenait en équilibre dans mes cheveux en poussant des petits cris paniqués pour une raison que j’ignorais, peut être par peur de l’eau ou peut être de celle de la hauteur…
J’eu toute les peines du monde à le séparer de ma chevelure dans laquelle il s’était largement emmêlé, une fois posé au sol il couru directement dans le pied d’une étagère et s’assomma à nouveau.
C’est lorsque je m’entendis rire, là, allongée toute habillée dans l’eau de la baignoire, que je su que j’allais adopter la petite créature malgré ma décision de ne pas être un substitut de la SPA. Qu’elle n’allait me servir à rien d’utile, qu’il n’était pas question de réussir à lui apprendre quoi que ce soit, mais je l’allais quand même m’y attacher.
Ainsi Gitz, du nom d’un paquet de gâteaux hollandais qu’il affectionnait particulièrement, me suivait comme un toutou fidèle dans toutes mes excursions. Il restait avec moi, blotti et à moitié somnolent dans un sac que je portais en bandouillère. Si au départ il avait tenté d’en sortir il s’était bien vite rendu compte qu’un grand nombre de chiens occupaient les rues et qu’il valait mieux rester caché. Un aboiement suffit pour qu’il ne sorte plus la tête du sac en dehors de la protection des murs des bâtisses.

Mon sac à dos devenait de plus en plus lourd, si bien qu’à la fin de la journée, le simple fait d’avoir marché un peu avec me mettait dans un état de fatigue incroyable. Je pensais évidemment à un autre moyen de locomotion.
La voiture était exclue, non seulement je ne savais pas conduire et même si je ne doutais pas de pouvoir apprendre sur le tas, surtout que je pouvais envoyer pas mal d’automobiles dans un poteau sans me sentir coupable, leur grand nombre, abandonnées et offertes au milieu de la ville me faisant cadeau d’un grand choix, il fallait bien se rendre compte que les rue étaient impraticables.
Il y avait des déchets partout, les gens avaient balancé plein de choses depuis leurs fenêtres, des voitures barraient les passages cloutées, il n’y avait jamais la largeur suffisante pour faire passer une voiture et faire plus de dix mètres.
Il fallait donc que je trouve un deux roues, et même si la moto était tout indiquée pour l’héroïne que je voulais être, le scooter s’avéra plus facile à conduire. Après avoir trouvé un engin laissé à l’abandon avec ses clefs sur le compteur, je bricolais à l’aide d’un caddie de grande surface, une petite remorque attachée à l’arrière. J’y mis plusieurs barils d’essence et mon sac et je pus enfin parcourir la ville un peu plus rapidement.
Le caddie avait un avantage certain, il fait déjà énormément de bruit lorsqu’il est poussé dans les allées carrelées d’un hypermarché, lancé à quarante kilomètres heure il fait un ramdam de tous les diables et il terrifiait les chiens qui décampaient lorsque j’arrivais. Cela me laissait le temps de prendre mon sac et de m’engouffrer dans l’entrée d’un immeuble sans rencontrer le moindre problème.

Puis un soir, alors que je serrais dans mes bras une peluche qui avait appartenu à quelqu’un d’autre et que je tentais de m’endormir sans réussir à trouver le sommeil, je me sentis soudainement vraiment seule.
Alors violement remplie d’un énorme vide, je posais mes fesses sur le lit. Ces derniers temps j’avais toujours eu quelque chose à faire, rien de bien transcendant, souvent des futilités mais cette fois aucune occupation ne me vint à l’esprit pour le lendemain. Il y avait bien entendu de très nombreuses choses à faire, je pouvais aller jouer un peu au billard ou au bowling, chercher pour voir s’il y avait une connexion internet dans l’immeuble, aller chercher des livres, des dvd, une console de jeux, rendre les rues moins tristes, continuer à fouiller les maisons pour trouver les secrets sordides des gens qui y vivaient… Mais j’avais fait le tour de beaucoup de chose déjà et une question me frappa de plein fouet : Et après ?
Assise dans mon lit, en pleine insomnie avec un rab de temps à tuer plutôt qu’à dormir, j’ignorais un peu quoi faire. Je ne pus m’en empêcher et me mis à réfléchir. Penser s’avéra vraiment désagréable.